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Le trafic de l’opium a financé l’Empire britannique en Inde

par BBC News

samedi 2 août 2008 par JMT

Le nouveau roman intitulé "Sea of Poppies" de Amitav Ghosh, l’un des principaux écrivains indiens, qui a été salué par la critique, se déroule à une époque durant laquelle le trafic d’opium en partance d’Inde fleurissait sous l’Empire britannique.

Le roman couvre trois continents et presque deux siècles, c’est le premier d’une trilogie qui se passe au 19ème siècle.

Amitav Ghosh, anthropologue et historien , est diplômé de l’Université d’Oxford. Il est interrogé par la BBC sur le trafic colonial de l’opium.

Sea of Poppies est un roman historique. Est-ce le fait que les britanniques ont été les plus gros fournisseurs d’opium du monde il y a deux cents ans qui vous a amené à écrire cette histoire ?

Je me permet de vous corriger. Ce n’était pas il y a deux cents ans. Sous l’empire britannique des Indes, une énorme quantité d’opium était exportée d’Inde jusque dans les années 1920.

Et non, l’histoire de l’opium n’a pas vraiment été l’élément déclencheur du roman. Au fond, ce qui m’intéressait quand j’ai commencé à écrire ce livre, c’était la vie de ces travailleurs indiens sous contrat, surtout ceux de la région du Bihâr qui ont quitté l’Inde.

Avant l’arrivée des britanniques, l’Inde était l’une des plus grosses économies. Pendant deux cents ans, l’Inde s’est graduellement affaiblie jusqu’à devenir presque insignifiante.

Une fois que j’ai commencé à faire mes recherches, c’était comme inévitable - toutes les pistes me ramenaient au trafic d’opium. L’émigration des travailleurs engagés (hors de l’Inde) a réellement débuté dans les années 1830 et c’était vers cette époque que le trafic de l’opium était à son apogée. Cette décennie se termina par les guerres d’opium menées contre la Chine.

De plus, tous les travailleurs engagés à cette époque venaient de toutes les régions où on produisait de l’opium dans le Benares et le Ghazipur. Il y avait donc un tel chevauchement qu’aucun échappatoire n’était possible.

Quand et comment vous-êtes vous retrouvé à faire des recherches et des études plus approfondies sur le trafic de l’opium hors de l’Inde ?

Je faisais des recherches à ce sujet quand j’ai commencé à écrire le livre il y a environ cinq ans. Comme la plupart des Indiens, j’avais très peu d’idée sur le sujet.

J’ignorais que l’Inde était le plus grand exportateur d’opium pendant des siècles. J’ignorais que l’opium était le produit principal qui a financé l’empire britannique en Inde.

Ce n’est pas une coincidence si 20 ans aprés l’arrêt du trafic d’opuim, le Raj a plus ou moins fait ses valises et est parti. L’Inde n’était plus rentable.

Qu’avez-vous découvert durant vos recherches ? De quelle ampleur était le trafic ?

L’opium, a, sans interruption représenté environ 17-20% des recettes en Inde. Si vous pensez en ces termes, c’est-à-dire le fait qu’un seul produit comptait pour une part si importante de l’économie, cela est incroyable, extrordinaire même.

En fait les recettes ne représentaient pas la totalité des profits générés (par le trafic de l’opium) – il y avait la navigation et tellement d’industries annexes autour de l’opium.

Comment et quand les exportations de l’opium de l’Inde vers la Chine ont-elles commencé ?

L’idée d’exporter de l’opium vers la Chine a débuté avec Warren Hastings (le premier gouverneur général de l’empire britannique des Indes) en 1780.

La situation était étrangement semblable à ce qui se passe aujourd’hui. Il y avait un énorme problème de balance des paiements avec la Chine. La Chine exportait énormément, mais n’était pas intéressée à importer des biens d’Europe. C’était à ce moment là que Hastings suggéra que la seule manière d’équilibrer le trafic était d’exporter de l’opium vers la Chine.

Dans les années 1780, il envoya la première cargaison d’opium en Chine. C’était une petite cargaison et il a du mal à l’écouler. La demande était faible. Mais en 10ans les demandes d’opium ont augmenté. C’était incroyable comment en à peine une période de 10-30ans le trafic de l’opium s’était étendu et avait augmenté.

Durant la période pendant laquelle Hastings avait commencé à exporter de l’opium dans les années 1780 jusqu’aux environs de 1809-1810, la majeur partie de l’opium poussait dans la présidence du Bengale ( partie est de l’Inde).

Aprés cela, la région du Malwa dans l’ouest de l’Inde a commencé à cultiver de l’opium. Au final, deux fois plus d’opium poussait dans l’ouest et on a exporté énormément de cette région. De quoi pensez-vous que la majorité des états princiers vivait ?

De quelle manière la culture de l’opium a t-elle dévasté le peuple indien ?

Je ne peux pas dire que j’en ai une vision exacte. Nous ne savons pas si c’était réellement une dévastation. Nous connaissions si peu de chose à ce sujet.

Quelques réformateurs ont essayé d’arrêter le trafic d’opium et nous savons grâce aux pétitions et aux lettres qu’il y a eu un nombre considérable de résistants. Il semble que les paysans ont rencontré de nombreuses difficultés – ils passaient maintenant à une agriculture monoculture, et cela a causé beaucoup de problèmes.

Avec une telle quantité de pavots cultivée, les gens du village ne sont-ils pas devenus dépendants ?

Cela arrivait. Une chose bizarre dont je n’étais pas conscient c’était qu’il existait pleins de manières différentes de consommer l’opium. L’une d’entre elles consistait à en manger dans un bol. C’était en quelque sorte le mode de consommation le plus répandu en Inde – soit en le mangeant ou en le mélangeant avec de l’eau.

Dans l’est de l’Inde et vers les régions est de la Chine, l’opium se consommait d’une façon différente, on le fumait, ce qui favorisait bien plus l’état de dépendance.

Traditionnellement, les gens ne fumaient pas de l’opium en Inde. L’opium faisait également partie de la vie sociale – on en offrait à certaines cérémonies. C’était donc une représentation très complexe.

Si il y a eu des dommages directs en Inde, ils ont été principalement dans le déréglement du calendrier agricole. Mais les dégâts que cela a engendré en Chine sont incalculables.

A la fois l’histoire indienne et l’histoire britannique semblent avoir dissimulé cette partie du régne colonial.

Absolument. L’opium a été le pilier fondamental de notre économie pendant des siècles. C’est étrange que même moi, qui a étudié l’histoire et qui ai une connaissance assez étendue de l’histoire de l’Inde, j’ai été complétement inconscient de cela.

Pourquoi pensez-vous qu’il en a été ainsi ?

A mon avis on a voulu étouffer ce passé.

Du côté des indiens, il y a une sorte de honte, je suppose. Et aussi une sorte d’inconscience générale. Je veux dire par là, combien de personnes sont conscientes que l’usine d’opium du Ghazipur (en Inde) continue à être l’un des seuls plus grands producteurs d’opium dans le monde ? C’est sans aucun doute la plus grande usine d’opium légitime dans le monde.

Ne trouvez-vous pas cela ironique que les rôles soient inversés, dans le sens où maintenant, c’est l’Afghanistan qui est le plus gros producteur d’opium dans le monde et que la majorité de la marchandise soit écoulée dans les pays de l’Occident ?

C’est étrange. Mais c’est une situation ironique dont personne ne peut se réjouir. L’opium est une chose destructrice pour tous, où que l’on se trouve.

Sea of Poppies apparaît comme une critique cinglante du colonialisme britannique. Pensez-vous que le colonialisme a fait tranquillement son chemin en Inde et qu’il n’y a pas suffisament d’étude sur l’étendue des effets défavorables que cela a eu sur le pays ?

Tout cela est tellement ironique. Avant que les britanniques n’arrivent, l’Inde était l’une des plus importantes économies mondiales. Pendant 200 ans, l’Inde n’a cessé de faiblir jusqu’à devenir presque insignifiante. Cinquante ans aprés leur départ, nous avons enfin pu reprendre la place qui nous était due dans le monde.

Tout ce qui s’est passé sous l’empire montre que l’autorité britannique a été un désastre en Inde. Avant l’arrivée des britanniques 25% du marché mondial provenait d’Inde. Au moment où ils ont quitté l’Inde il n’atteignait même pas 1%.

Beaucoup d’Indiens croient que se sont les britanniques qui ont mis en place les institutions, la police, la bureaucratie.

Je ne sais pas à quoi pensent les gens quand ils disent de telles choses. Lorsqu’ils parlent des institutions modernes construites par les britannique cela m’étonne beaucoup. N’y avait-il pas des forces de l’ordre en Inde avant que les britanniques n’arrivent ?

Evidemment qu’il y en avait. Il y avait des darogas (policiers), des chowkis (commissariats). En fait, les britanniques ont pris le mot chowki et l’ont mis en anglais. Il est donc absurde de dire de telles choses.

transmis par Shirine Christine Josset

traduit de l’anglais par Marie-Leidy Galaor


Forum

  • "La Guerre d’Indochine" de Lucien Bodard
    5 août 2008, par Olivier Longeon

    Dans les 5 tomes de "La Guerre d’Indochine" de Lucien Bodard qui furent édités un temps par Folio et qui ont dû paraître dans les années 60, il y a environ 200 pages au sujet de l’Opium, des jeux et du trafic de piastres qui firent la richesse de certains pendant la guerre d’Indochine.

    Ce n’est pas un travail d’historien mais un témoignage de journaliste, mais c’est presque du même tonneau.

    Olivier Longeon

    Olivier.Longeon@orange.fr

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