AID Association initiatives dionysiennes
Anglais, Allemands, Espagnols, Italiens, Polonais...

Ils jugent Sarkozy et les français

Le dossier du Nouvel Obs du 19 Juin 2008

vendredi 20 juin 2008 par JMT

Comment nous voient nos voisins européens ? Leur vision a-t-elle changé depuis qu’un VRP hyperactif occupe l’Elysée ? La France de Sarko est-elle toujours la France ? A l’heure où le chef de l’Etat s’apprête à présider l’Union européenne, notre sondage, notre enquête dans les principales capitales européennes et les points de vue de Julian Barnes, Volker Schlôndorff, Marco Bellocchio, Jorge Semprun...

Nº2276SEMAINE DU JEUDI 19 Juin 2008

Sarkozy, au centre de l’Europe, sinon du monde ? Avouez-le. Nous y avons tous un peu cru. Même ceux que le chef de l’Etat insupporte. Tant de commentaires, tant d’articles dans la presse étrangère... Sarkozy faisait parler de lui comme rarement un chef de l’Etat français avant lui. En bien ou en mal, peu importe.

Car du coup la France était à nouveau (un peu) sur le devant de la scène. Notre vieux pays - ce chef-d’oeuvre en péril que la planète entière nous envie, comme nous aimons le croire, et que son chef entendait malgré tout réformer - revenait au coeur du débat. Sarkozy, pensions-nous, était un point de mire, et cette curiosité pour le super VRP rejaillissait sur tout l’Hexagone.

Double erreur. Nicolas Sarkozy est d’abord une passion française. Et, surtout, il n’a pas changé l’image de la France. C’est le principal enseignement de notre sondage. Loin de la stratosphère des éditorialistes, nous avons voulu aller voir « sur le terrain », au ras des opinions.

Réalisée à la veille du refus de l’Irlande de ratifier le traité de Lisbonne, cette enquête porte encore un coup à notre ego et à celui de notre hyperprésident (tous deux très développés, de l’avis de nos voisins européens) !

Sarkozy, d’abord... Cet homme qui se targue d’avoir réconcilié la France avec l’Europe, qui rêve de gloire et de beauté, qui a fait la une à l’étranger avec ou sans Caria ? Une très grosse moitié des Anglais, Allemands et Italiens « ne le connaissent pas assez pour juger » !

L’autre moitié le considère comme « nationaliste » (84% de ceux qui le connaissent), paradoxe : à deux semaines de la présidence française de l’Union européenne. Au moins est-il jugé « moderne » par plus du tiers d’entre eux, un faible prix de consolation.

Plus étonnant encore : perçu en France comme un président atlantiste, libéral, agité, bling-bling, Nicolas Sarkozy est affublé des qualités inverses par nos voisins : nationaliste, interventionniste mais sans vulgarité manifeste.

L’exact contraire de sa caricature intérieure, celle d’un « président qui transpire » (au propre comme au figuré), selon l’expression cruelle de Bernard-Henri Lévy. Bref, Nicolas Sarkozy est un politicien comme les autres.

Conséquence, nos coéquipiers européens n’attendent rien de particulier de sa présidence de l’Union : « bonne nouvelle » pour 19% d’entre eux, « mauvaise » pour 16%, ni l’un ni l’autre pour la grande majorité. L’hôte de l’Elysée indiffère les opinions en dehors des frontières. Sans doute, fallait-il vraiment... être français pour imaginer le contraire !

En revanche, nos voisins ont des idées bien arrêtées sur notre vieux pays. La France, même celle de Sarko, reste toujours la France. Et si Nicolas Sarkozy veut dissiper les éternels stéréotypes sur l’Hexagone, il va encore lui falloir beaucoup « transpirer ».

Pour 50% de nos voisins, nous sommes « arrogants », peu « travailleurs » (31%) mais « imaginatifs » ( 44%), voire « accueillants » ( 43%). Nos voisins italiens, peut-être parce qu’ils partagent l’accusation d’être paresseux, sont plus charitables que les Anglais et les Allemands. Seulement 28% des Britanniques louent nos capacités d’imagination. Et, outre-Rhin, ils sont à peine 9% à nous trouver doués pour le travail. Les Allemands sont malgré tout les plus bienveillants à notre égard : ils sont les moins nombreux à critiquer notre arrogance (31%) et, plus étonnant, nous concèdent un grand sens de l’accueil (62%).

Derrière ces clichés, il y a quelques solides vérités. Rassurantes ou désagréables à entendre. Les observateurs européens, à qui nous donnons la parole dans les pages qui suivent, montrent que la singularité française n’a pas totalement disparu même si la mondialisation rabote les différences. Leurs analyses et les résultats de ce sondage valent en tout cas d’être médités au moment où la France prend pour six mois le gouvernail de l’Union. Et à l’heure où l’Europe traverse une crise sans précédent.

Marie-France Etchegoin, Jean-Gabriel Fredet Le Nouvel Observateur

Vu de Grande-Bretagne

« Surtout ne changez pas ! »

par Julian Barnes *

Dans les années 1970, on présentait souvent la Grande-Bretagne comme « l’homme malade de l’Europe » : non compétitive sur le plan économique, embourbée dans des conflits sociaux, peu disposée à accepter les réalités du monde moderne. A l’époque, je trouvais toujours cela injuste ; je pensais même que c’était un exemple de propagande triomphaliste venu d’Allemagne et de France.

La Grande-Bretagne d’avant-Thatcher était en fait plus chaleureuse, moins âpre au gain, plus chaotique mais aussi plus soudée socialement qu’elle ne l’est aujourd’hui ; elle était aussi plus favorable à l’Europe. Aujourd’hui, c’est la France que l’on décrit (ou plutôt, qui souvent se décrit elle-même) comme l’enfant terrible de l’Europe.

Nous (j’entends par là, nous, les nombreux Britanniques qui aimons et admirons la France) souffrons de vous voir souffrir. Vous avez toujours été plus instables psychologiquement que nous, mais vous semblez traverser en ce moment une de ces phases masochistes où vous doutez de vous-mêmes, voire où vous vous haïssez vous-mêmes. Le doute vous conduit à supposer que les autres savent mieux s’y prendre. Lors de vos dernières élections, une question s’est posée : était-il enfin temps que les Français ravalent leur amour-propre et suivent le modèle britannique ?

J’espère que la réponse est non, et je ne dis pas cela au nom d’une vision dépassée de la France. Le modèle britannique n’est rien d’autre que le modèle américain, où la vigueur d’une nation se mesure uniquement à l’aune de son succès économique. La soumission aux règles du marché, et aux Etats-Unis, se paie au prix fort en termes de santé morale et de cohésion sociale.

Tony Blair nous a entraînés dans sept guerres en sept ans (Chirac, malgré tous ses défauts, vous a évité l’Irak) ; le fossé entre les riches et les pauvres en Grande-Bretagne est actuellement aussi immense qu’à l’époque victorienne.

Ce que les Britanniques francophiles admirent chez les Français, c’est qu’ils incarnent l’« Exception culturelle » en lettres majuscules : individualistes en tant que nation, protectionnistes quand c’est nécessaire, avec assez d’assurance pour affirmer que le reste du monde a tort. Nous avons donc besoin que la France garde son sang-froid, et nous comptons dessus.

Vous demandez si vous êtes « encore dignes de tenir le gouvernail de l’Union européenne » ? Cette question me semble masochiste jusqu’à l’absurde. Les pays ne changent pas aussi vite qu’ils le pensent ou le craignent ; leur ascension ou leur déclin n’est jamais aussi rapide ou radical qu’ils l’imaginent, du moins en temps de paix.

Evidemment on aime bien se moquer les uns des autres : un de mes amis francophobes disait récemment de Sarkozy que ce simili-Thatcher devenu un personnage grotesque était passé « du clone au clown ». A quoi un ami francophile a répliqué : « La France gouvernera Sarko, et non l’inverse. »

Généralement, l’essence d’un pays survit au comportement de ses dirigeants. Ces dernières années, l’Union européenne s’est tellement élargie qu’elle est devenue plus difficile à gérer et à superviser (comme l’a toujours voulu la perfide Albion) ; mais si j’étais Slovène ou portugais ou polonais, je préférerais que l’Europe soit confiée non aux Britanniques mais aux Français - pour leur intelligence, leurs talents diplomatiques, leurs ruses sournoises et leur croyance fondamentale en l’idée européenne. Et à vrai dire, bien que je sois britannique, je crois que c’est aussi ce que je préférerais moi-même.

Traduction : Vanessa Guignery Ecrivain britannique.

* Ecrivain britannique. dernier ouvrage : "Arthur & George" (Mercure de France, 2007)

French paradise

De notre envoyé spécial en Grande-Bretagne

Pour les Britanniques en quête de qualité de vie, de services publics ou de meilleures écoles, le pays des Frogs est devenu un must

Manger est un risque. « Les Français considèrent que les bactéries ont le droit de vivre et de se reproduire, principalement dans nos estomacs », raconte le journaliste Stephen Clarke, dans « Talk to the Snail » - littéralement « Parle à l’escargot ».

Ce guide de survie à l’usage des Britanniques expatriés chez nous fait notamment le récit terrifiant d’une indigestion de moules ramassées par un restaurateur près d’une conduite d’égout en Normandie. Pour les Français, conclut Clarke, « les épidémies de gastro-entérite sont une sorte de rite de passage ». Ne pas croire que Clarke n’aime pas la France. Il y vit. Il l’adore. Elle a fait son bonheur d’abord (« quand j’ai découvert que j’avais droit à 59 jours de vacances, grâce aux 35 heures »), puis sa fortune, quand il s est mis a écrire des romans drolatiques pour relater son expérience, changeant la merde en or.

La Merde ? La Merde. Le mot est le gimmick de ses bouquins, « A Year in the Merde » « Merde Actually » (1), etc. Le côté grosse blague des Brits. Mais le contenu est plus fin. Clarke décrit l’efficacité des toubibs français, la douceur des rapports humains, une société préservée du toutmarchand britannique. « Vous ignorez votre chance. » Lui sait. Et avec lui, quelques dizaines de milliers de Britanniques, pour qui ses livres (et leurs clones, qui se multiplient) sont la clé du paradis : l’immigration en France.

Agences immobilières, courtiers, sollicitors, conseillers financiers, sites internet, experts en droit social français, presse spécialisée... Ici, tous prospèrent sur un « French market » en pleine expansion, dopé par la politique des compagnies d’aviation lowcost : il est plus économique pour un Londonien que pour un Parisien de passer son week-end à Carcassonne ou dans le Minervois !

De gigantesques expos célèbrent les maisons françaises. Tout se vend. Les maisons de vacances. Les pied-à-terre. Ou les résidences principales. Pourquoi la France ? Parce qu’il fait beau. Parce qu’il y a la mer. Parce qu’il y a la montagne. Parce que la campagne existe toujours, quand l’Angleterre étouffe sous ses autoroutes. « Et l’immobilier est beaucoup moins cher chez vous », dit Eleanor O’Kane, rédactrice en chef du journal « Living France ».

Tout le monde y vient donc. Des retraités. Mais aussi des jeunes couples. « On installe des gens dans le Pas-de-Calais, qui vont travailler en ferry ou par le tunnel, tandis que leurs enfants profitent des écoles françaises », dit Antoine Le Corre, courtier chez Venturus, une des nombreuses agences sur le marché français. Parmi ses expats, un top gun de la finance, un douanier du port de Douvres ou un flic !

Le Corre, jeune Savoyard avenant, est un bon résumé des échanges franco-britanniques. Il est parti courir fortune en Grande-Bretagne pour échapper à la torpeur gauloise et... aujourd’hui il expédie en France des Britanniques fatigués de la compétition d’outre-Manche ! Il a voté Sarkozy pour que tout change. Mais si Sarkozy était trop moderne et transformait la France en Royaume-Uni ? Le Corre sourit, tant il n’y croit pas. Et il y aura toujours le climat et les bactéries et ça, même Sarko ne l’enlèvera pas !

(1)Dernier livre paru en France : « God save les Françaises » (NïL).

Claude Askolovitch Le Nouvel Observateur

Vu d’Allemagne

« Votre image est celle du passé »

par Schlöndorff Volker *

Contents d’eux-mêmes et nombrilistes. C’est ainsi que la plupart des Allemands vous voient, vous, les Français. Ce sentiment tient sans doute au fait que vous avez toujours considéré votre langue comme supérieure (alors que l’allemand, langue des philosophes, langue complexe, cède du terrain face à l’anglais).

Cette fierté linguistique, mais aussi l’arrogance intellectuelle de vos grandes écoles leur rappellent Bruxelles : l’Allemagne paie tandis que la France fait la loi ! Bien sûr, il y a l’Académie de Berlin, ce cercle fermé où quelques intellectuels, comme Patrick Süskind ou moi-même, se réunissent dans le seul but de promouvoir votre langue en Allemagne.

Mais elle y dépérit. Et seuls des gens cultivés d’une autre génération s’intéressent à ce combat. Depuis la réconciliation (réussie), les Allemands délaissent votre culture. Un exemple ? Le cinéma français ne représente que 1,7% de notre marché, contre 17% du marché il y a trente ans. Le nombre des traductions aussi a diminué, tout comme les échanges d’étudiants.

Car, en Allemagne, votre image est celle du passé (de ce point de vue, Sarkozy apporte au moins un changement : on le perçoit alors que Chirac était devenu invisible). Difficile de comprendre ce qui se passe dans votre pays. Vos valeurs semblent différentes de celles du reste du monde. Souvent, vous « découvrez » des créateurs à l’étranger alors qu’ils sont déjà sur le déclin.

Peut-être avez-vous cessé d’être curieux ? Vous n’êtes sans doute pas les seuls. La mondialisation nous focalise sur la Chine ou le Tibet, et le peu d’énergie qui nous reste se concentre sur le régional, le provincial. La construction européenne, conçue comme un espace économique, a fait le reste : chacun s’accroche à son lopin de terre, à sa tribu.

La culture peut alors devenir un facteur de division. A la France la « frivolité, les belles manières », à l’Allemagne « le sérieux, le profond ». Cliché aussi connu que stupide et qui exhale de vieux relents nationalistes. Il faut au contraire dépasser ce concept de culture fermée et reconnaître ce qu’il y a de commun entre nos cultures.

Regardez le sport : aucune nation européenne désormais n’est à la hauteur des clubs de la Ligue des Champions, Chelsea ou Manchester, qui sélectionnent les meilleurs joueurs européens.

Et pour les jeunes, aujourd’hui, Franck Ribéry, le joueur du Bayern de Munich, incarne plus la France que de Gaulle. Il peut faire pour la France ce que le groupe Tokyo Hotel a fait pour l’Allemagne en France.

* Cinéaste allemand. Palme d’or à Cannes en 1979 pour « le Tambour ». Dernier film : « Ulzhan » (2008).

Jean-Gabriel Fredet Le Nouvel Observateur

Le « Spiegel » halluciné par l’affaire PPDA

De notre envoyée spéciale en Allemagne

Les relations de Sarkozy avec la presse française ? Les journalistes du premier hebdomadaire allemand n’en reviennent pas

Un grand immeuble sombre, mais plein de baies vitrées, avec vue sur la ville portuaire, ses monuments de brique rouge, ses entrepôts d’avant-guerre. C’est là, à Hambourg, au coin de la WillyBrandtStrasse, que se fabrique « Der Spiegel » (le Miroir, en français), hebdomadaire allemand de référence, le plus vendu du pays, avec un tirage qui dépasse le million d’exemplaires.

Là aussi qu’en janvier dernier la rédaction choisissait d’afficher en une le visage du couple présidentiel français avec ce titre : « Affaire d’Etat Sarkozy-Bruni, l’érotisme du pouvoir ». Le journal n’avait pas consacré sa couverture à la France depuis 1994, pour le 50e anniversaire du Débarquement.

Mais depuis la dernière campagne présidentielle, « les aventures du Petit Nicolas » intéressent toute l’Allemagne. Quatorze pages, alors, pour raconter les aventures du président « bling-bling », sa Rolex, ses Ray-Ban, ses chaussures John Lobb, ses femmes, ses apparitions à cheval, en bateau, au footing.

C’est le « Sarko-Show », et l’Allemagne hallucine, stupéfaite. Elle compte aussi les têtes qui tombent dans la presse française, d’Alain Genestar (ancien patron de « Paris Match ») à Patrick Poivre d’Arvor en passant par Jacques Espérandieu (ancien directeur du « JDD »), depuis l’accession au pouvoir de Nicolas Sarkozy.

Alors, au-delà d’un exotisme un peu loufoque qui rappelle les feuilletons monégasques, l’Allemagne s’inquiète d’un « risque Sarkozy ». Britta Sandberg, journaliste au service étranger du magazine, justement réputé pour son indépendance, le dit franchement : « Il y a des côtés berlusconiens chez votre président. Des comportements qui sont inimaginables chez nous. Si la chancelière tentait seulement une fois d’intervenir dans le paysage médiatique allemand, ça déclencherait un scandale national ! »

Car voilà, Sarkozy ressemble précisément à ce que l’Allemagne, dans sa longue tradition protestante, refuse : « Nous, on préfère le sérieux au superflu, poursuit Britta. Et de ce point de vue Nicolas Sarkozy a un côté m’as-tu-vu qui fait de lui le contraire d’Angela Merkel. Notre chancelière est une scientifique, qui s’applique, et oeuvre - presque à l’excès - dans la discrétion. Nous sommes dans la culture du résultat, pas dans celle des effets d’annonce. »

Si les Allemands ont la dent plutôt dure contre Sarkozy, leur tendresse pour le peuple français en est d’autant plus affirmée : un récent sondage indiquait par exemple qu’en cas de défaite des Allemands à l’Euro ces derniers espéraient voir les Français l’emporter. « La sympathie de fond qui lie nos deux pays est inébranlable », assure Romain Leick, chef du service culture au « Spiegel ». Mais politiquement la méfiance règne : « Si on tend la main à Sarkozy, qui dit qu’il ne nous la tordra pas ? »

Elsa Vigoureux Le Nouvel Observateur

Vu de Belgique

« Pourquoi je ne serais jamais français »

par Philippe Dutilleu *

Le rattachement à la France ? Avec votre complexe de supériorité, nous deviendrions vite la cinquième roue du carrosse ! Le rattachisme n’existe que dans les élites belges. Pour les gens ordinaires, la France est un pays autocentré, qui ne s’intéresse pas à la Belgique... sauf quand un cycliste prend des produits. Vous restez le pays des blagues antibelges de Coluche.

Ajoutez Sarkozy, dont le style ne passe pas du tout ici, et dont les réformes inquiètent... Nous tenons à l’Etat-providence : on manifeste massivement chez nous pour le pouvoir d’achat, quand vous avez du mal à avoir 10 000 personnes à Paris.

Alors, on ne va pas troquer des Flamands libéraux pour un président français tout aussi libéral ! En Wallonie, on admire la reconversion du nord de la France. Mais ce sont vos socialistes qui ont fait ça, Mauroy à Lille, puis cette femme, comment s’appelle-t-elle déjà ? Ah oui, Aubry !

On aime se promener à Lille, mais de là à devenir français... Et puis, être belge, citoyen d’un Etat déliquescent, ça a des avantages : on ne se prend pas au sérieux, on bénéficie d’une liberté de création extraordinaire. Ce que j’ai fait avec « Bye-bye Belgium » aurait été impossible en France !

* Auteur de « Bye-bye Belgium », un faux documentaire annonçant la disparition de la Belgique, diffusé en décembre 2006 sur la RTBF, et qui provoqua un immense scandale.

Claude Askolovitch Le Nouvel Observateur

Vu des Pays-Bas

« Comment dit-on « chauvin » en hollandais ? »

par Fouad Laroui *

Pour la plupart des Hollandais, le Français est d’abord un indécrottable chauvin, et ici le mot est bien plus méchant qu’en français ! En 1995 (c’est l’année où je suis devenu néerlandais, depuis je dis « nous autres Hollandais » avec une distanciation affectueuse), quand Chirac a repris les essais nucléaires, l’opinion publique était indignée par ce qu’elle voyait d’abord comme une manifestation de nationalisme français !

Quand Brice Hortefeux veut juguler l’immigration au nom de votre « identité nationale », on se dit que ça vous reprend... Mais en réalité on n’y comprend rien ! Votre vieux mythe assimilateur est intraduisible en batave. Ici, on ne veut assimiler personne : on veut juste que les communautés ne se fassent pas la guerre.

Les Hollandais se sont réveillés il y a quelques années en découvrant qu’ils ne savaient pas ce que voulaient les immigrés musulmans. Il y a eu l’assassinat de Theo Van Gogh, la montée de partis populistes. Et aujourd’hui on fabrique de toutes pièces une identité hollandaise qui sert seulement à freiner l’immigration.

On bloque le regroupement familial en demandant aux candidats de connaître Guillaume d’Orange. Tout le monde se moque de Guillaume d’Orange, mais chacun veut empêcher les communautés turques ou marocaines de se solidifier en dehors du consensus national.

L’ironie de l’histoire, c’est que ce simulacre pourrait bien créer une nouvelle réalité : l’invention, au forceps, d’une identité nationale hollandaise, dans un pays où l’individu était roi... Nous sommes peut-être en train de devenir comme les Français, un brin chauvins et nationalistes, mais nous ne sommes pas prêts à l’admettre !

* Universitaire à Amsterdam, romancier et poète en français et néerlandais, né à Oujda au Maroc, néerlandais depuis treize ans.

Claude Askolovitch Le Nouvel Observateur

Vu d’Italie

« Sarkozy n’est pas Berlusconi »

par Marco Bellocchio*

J’éprouvais autrefois une espèce d’irritation pour le sentiment de supériorité des Français, leur « arrogance ». Aujourd’hui je m’étonne de leur déprime. Vue d’Italie, de ce pays qui se bat contre les ordures, contre les mafias et contre la catastrophe généralisée, la France m’apparaît comme un havre de tranquillité.

Son Etat est plus efficace, et moins clientéliste. Ses grandes écoles sont de vraies grandes écoles. Son système de santé est l’un des meilleurs du monde. Sa recherche est un exemple pour beaucoup de pays européens. Et la France reste un pays qui sait apprécier la créativité, même celle d’autrui.

Ici les élections se sont jouées sur la peur : peur de l’immigré, peur de la crise, peur de l’autre. Je ne crois pas que vous ayez cédé à ce péché. La France et l’Italie ne sont pas, selon moi, des pays jumeaux, des frères en déclin, des pays voués au même destin inéluctable. Vous avez infiniment plus de ressources que nous...

Sarkozy, un nouveau Berlusconi ? Là aussi je suis en désaccord. Vous avez à Paris quelqu’un qui est capable de prendre des décisions ; nous avons, à Rome, quelqu’un qui change d’avis tous les deux jours, qui annonce son hostilité à une loi qui introduit le délit d’immigration clandestine pour l’approuver ensuite en conseil des ministres.

Vous avez à Paris quelqu’un qui affronte les problèmes avec l’état d’esprit de la rupture ; nous avons à Rome quelqu’un qui joue maintenant le gentil et l’homme de compromis. Mais il s’agit toujours de comédie. Nous restons un pays de commedianti au niveau de la politique politicienne.

On reproche quelquefois aux Italiens d’être trop indulgents avec votre président. Peut-être le sommes-nous. Parce que nous admirons tous les leaders qui sont le contraire de Berlusconi. Et Sarkozy est le contraire de Berlusconi, même s’il a été élu avec les mêmes méthodes médiatiques.

Caria Bruni a raison de dire que son mari ne ressemble pas à « Sua Emittenza ». On devine d’ailleurs un jugement implicite dans son refus d’homologation. Pour finir sur une note un peu légère, je conclurai en disant que les Italiens sont reconnaissants à Sarkozy d’avoir pris pour épouse une belle Italienne...

(*) Réalisateur et acteur italien.

La nostalgie de Bonaparte

De notre correspondant en Italie

Le président français inquiète les ouvriers de Fiat à Turin. Mais il les fascine aussi. 6 heures du matin, devant l’usine Fiat Mirafiori, à Turin. La lueur des réverbères de la rue s’évanouit dans le ciel de Turin, déjà bleu au point du jour. Les ouvriers arrivent par petits groupes en remontant le cours Unione Sovietica jonché de tracts qui battent le rappel pour la prochaine assemblée syndicale.

Il y a trois semaines, Nicolas Sarkozy visitait Rungis pour rencontrer « la France qui se lève tôt ». Qu’en pense l’Italie qui se lève de bonne heure ? « Du bluff. Ce n’est pas comme ça qu’on s’occupe de ses citoyens », lance Caterina Urzi, 51 ans, déléguée de la CGIL (la CGT italienne). L’usine compte 40% de syndiqués parmi ses 17 000 ouvriers.

Inaugurée en 1939 par Mussolini, elle a été le théâtre de grèves qui ont marqué l’histoire italienne. Aujourd’hui, encore, elle est un symbole à Turin, ce « village d’Astérix », comme l’appelle son maire, Sergio Chiamparino, cette « citadelle gauchiste encerclée par la droite qui a envahi la Péninsule ».

Alors, Sarkozy, ici, évidemment, on s’en méfie. « Pour flatter son électorat, il cherche le rapport direct avec les travailleurs, comme s’il voulait effacer les syndicats, dit Caterina Urzi. Je suis affolée quand je vois ses idées singées par Emma Marcegaglia, la nouvelle présidente de la Confindustria [le Medef italien]. »

Mais Sarkozy séduit aussi par son côté « bonapartiste ». « Chez nous, nous aurions besoin d’un type comme ça pour nous faire respecter à l’étranger », affirme Massimiliano Nocera, depuis onze ans chez Fiat. « C’est vrai, ici, Sarkozy est perçu comme un homme politique efficace », reconnaît Guglielmo Epifani, secrétaire national de la CGIL.

Si le président français plaît à beaucoup d’Italiens, c’est en effet parce qu’il semble capable de réaliser une réforme indispensable, puisqu’il dispose d’un Etat encore fort. Centralisateur ? Oui, mais de ce côté-ci des Alpes, ce n’est pas forcément un défaut. La droite applaudit bien sûr mais aussi une partie de la gauche accablée par la chute de Prodi, leader aimé mais trop fragile à l’épreuve du pouvoir.

Pour les Italiens, Sarkozy n’incarne pas forcément un désir d’autorité, mais tout simplement l’envie d’une démocratie efficace, comme l’explique Edmondo Berselli, éditorialiste de « la Repubblica » : « Désormais, les gens jugent l’efficacité de la politique par l’action et non à l’aune de l’idéologie. »

Aujourd’hui, en Italie, Berlusconi revendique son amitié et ses ressemblances avec Sarkozy. Il y a gagné le surnom de « Berluskozy ». La gauche italienne, elle, a aussi les yeux tournés vers Paris. En attendant un « Veltrozy » ?

Marco Dell’Oro Le Nouvel Observateur

Vu d’Espagne

« Ce que j’attends de votre président »

par Jorge Semprun *

Au moment où la France va présider pendant six mois l’Union européenne, il n’y a plus qu’un seul gouvernement social-démocrate en Europe, celui de l’Espagne. La présidence française de l’Union va-t-elle codifier durablement cette hégémonie conservatrice ? Ou bien fera-t-elle sa part à la voix dissidente exprimée par Madrid ?

Un seul exemple : la politique d’immigration. Va-t-on vers une embardée des stratégies de sécurité et un protectionnisme contraires à l’esprit même de l’entreprise européenne ? Au contraire, maintiendra-t-on ouvertes les perspectives de l’Europe sociale, et déploiera-t-on une stratégie de l’immigration à la fois rigoureuse et réaliste ?

Compte tenu de son évolution démographique, l’Europe, par nécessité économique (ne parlons même pas d’humanisme ou de droits de l’homme), aura besoin, dans les décennies à venir, d’attirer et de retenir - et pas dans des centres pénitentiaires ! - des immigrants.

Ils ne viendront plus de territoires imprègnes de cultes et de cultures communs. Ainsi, l’Autre n’est plus le Même sous des habits différents : c’est finalement vraiment l’Autre. Nous changeons de paradigme culturel. Les moyens de réussir une politique de l’immigration sont bouleversés du tout au tout.

C’est donc avec Nicolas Sarkozy que le seul gouvernement de gauche des 27 doit essayer de trouver les instruments inédits d’une relance populaire et entraînante de la politique de l’Union européenne, dans tous les domaines, à commencer par celui de l’immigration, dont l’approche actuelle inspire plutôt la crainte ou l’indignation.

S’ils y parviennent, cela signifierait que Nicolas Sarkozy exprime un « césarisme progressiste » pour reprendre la formule du marxiste italien Antonio Gramsci. Sinon, c’est qu’il est plus classiquement à l’unisson de ses collègues des droites européennes.

* Ecrivain, exilé en France sous Franco, ancien résistant et déporté à Buchenwald, ex-ministre de la Culture de Felipe Gonzalez.

La France en panne

Liberté, égalité, fraternité ? Pour l’Espagne avant-gardiste, l’Hexagone semble piétiner

De notre correspondante en Espagne

Pour nombre d’Espagnols, la France est le pays de l’égalité, de la laïcité et des droits de l’homme. « Mais aujourd’hui, vous vivez sur vos rentes », dit David Montera, l’un des porte-parole de la Fédération espagnole des Lesbiennes, Gays et Transsexuels (Felgt).

Il résume le sentiment de tous ceux qui ont participé, ces dernières années, au grand chambardement des moeurs en Espagne. « La France, poursuit Montero, possède un prestige certain et mérité, mais elle n’a pas su se maintenir à la hauteur de son passé, tant au niveau social que politique. »

Ainsi en matière d’égalité des droits, en particulier pour les homosexuels, l’Espagne qui a autorisé le mariage gay en 2005 - dans la foulée des Pays-Bas, puis de la Belgique - a largement dépassé la France, qui, il y a près de dix ans, faisait figure de pionnière en votant le pacs.

« C’est d’autant plus dommage que si ce pays puissant votait le mariage gay, cela serait une avancée pour toute l’Europe et un signal fort lancé au monde entier », juge Miguel Angel Gonzalez, président du Cogam, le collectif gay de Madrid.

Sur le terrain de la laïcité, la France semble aussi menacée de régression aux yeux de ceux qui, de l’autre côté des Pyrénées, bataillent contre la toute-puissance de l’Eglise catholique. « La France était une référence dans ce domaine, explique Luis Bassets, éditorialiste et directeur adjoint d’« El Pais ». C’est pourquoi les propos très peu républicains tenus par Sarkozy au Vatican, il y a quelques mois, nous ont paru tellement étranges. Mais je suis sûr que les évêques espagnols aiment beaucoup l’actuel président français. »

Et les droits de l’homme, autre valeur hexagonale ? En Espagne, c’est aussi le droit de vivre en paix, et donc la lutte contre le terrorisme de l’ETA. Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur puis président, n’a jamais lésiné sur l’aide apportée par la France. « Oui, mais Chirac et Mitterrand ont aussi fait beaucoup en leur temps, tempère Luis Bassets. Aujourd’hui, c’est Sarkozy qui récupère les honneurs. »

Bassets a écrit plusieurs articles mordants sur le chef de l’Etat français qui souffre, selon lui, d’une « hypertrophie probablement irréversible de l’ego ». « Chez nous, dit-il, c’est la monarchie qui se charge de l’apparat et qui personnalise le pouvoir alors qu’elle n’en a aucun. Chez vous, Sarkozy fait tourner toute la vie politique autour de sa personne. » France, qu’as-tu fait de 1789 ?

Sandrine Morel Le Nouvel Observateur

Vu du Danemark

« La France sacrifie sa jeunesse »

par Marie-Louise Knuppert *

Ce qui me frappe dans le modèle social français, c’est sa lourdeur, sa bureaucratie et son ambiguïté. Pour un patron danois, le dédale de votre législation est un cauchemar.

Deuxième choc pour un Danois, le taux de chômage chez les jeunes : 22%. Si vous, Français, ne trouvez pas rapidement des solutions, c’est toute une génération qui sera sacrifiée. Je sais que notre modèle de flexisécurité - grande facilité de licenciement en échange de la garantie d’une politique de formation constante et individualisée - vous fascine car il a permis chez nous de réduire le chômage à 1,8%.

Mais notre culture du compromis, adossée à un taux de syndicalisation de 80%, n’est pas importable dans votre pays où 8% seulement des salariés adhèrent à une organisation syndicale.

Vos syndicats n’ont ni la légitimité ni le poids nécessaire quand il s’agit de négocier, d’autant que le « tripartisme », pierre de touche du modèle danois avec une concertation permanente entre employés, employeurs et pouvoir public, n’existe pas dans votre législation.

N’en déplaise à vos partis, la solution danoise, encore une fois, ne peut être plaquée en France. Méthodes et solutions doivent prendre en compte le contexte spécifique de votre pays.

* Secrétaire générale de la Confédération syndicale danoise LO.

Vu de Pologne

« Un président sous pression »

par Tadeusz Mazowiecki *

Le président Sarkozy est probablement sous une grande pression, au lendemain du référendum en Irlande, et à la veille de la présidence française.

Il a des projets ambitieux. Mais aujourd’hui, je ne vois toujours pas d’anticipation, de nouvelles visions. La période Chirac est finie, certes, mais on en reste à l’étape des déclarations. Celles de Nicolas Sarkozy lors de sa dernière visite à Varsovie ne suffisent pas.

La proposition de « partenariat stratégique » faite à la Pologne par le président Sarkozy ne veut pas dire grand-chose quand on sait qu’il a fait les mêmes déclarations, lors de ses visites en Bulgarie ou en Roumanie...

Il faut que, dans le cadre d’un réel partenariat stratégique entre la Pologne, la France et l’Allemagne, les trois pays fassent un effort psychologique pour mieux comprendre les priorités de chacun et les intérêts communs.

Il faut que Paris admette que les relations entre l’Union européenne et les Etats-Unis ne doivent pas être forcément conflictuelles, que la Pologne a ses raisons d’être préoccupée pour l’avenir de ses relations avec ses voisins à l’Est, et pour sa sécurité énergétique.

(*)Premier chef du gouvernement polonais après la chute du régime communiste et figure de proue de Solidarnosc.

L’honneur vengé du plombier polonais

De notre correspondant en Pologne

A priori, Nicolas Sarkozy séduit les Polonais. Lors de sa visite éclair à Varsovie, fin mai, 460 députés l’acclamaient, debout, dans l’hémicycle de la Diète après un spectaculaire et pompeux discours louant l’amitié entre la France et une « grande Pologne dont l’Europe a besoin ».

France ne rimerait donc plus avec arrogance, comme ce fut le cas sous la présidence d un Jacques Chirac qui avait déclaré que « la Pologne avait perdu une bonne occasion de se taire » après l’engagement de Varsovie en Irak. « Si quelqu’un a l’ambition de faire une politique à la de Gaulle, qu’il ait au moins sa pointure », déclarait alors un politique polonais, pourtant très francophile.

Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy semble mieux comprendre que son prédécesseur les priorités de la politique étrangère de la Pologne. En particulier à l’Est. « Il est beaucoup plus réaliste et beaucoup moins frileux à l’idée d’irriter la Russie », constate Pawel Swieboda, ancien chef du département européen au ministère des Affaires étrangères.

« La présidence de Nicolas Sarkozy annonce un changement radical, estime aussi l’euro-député polonais Bronislaw Geremek. Mais sa dernière visite n’apporte rien de nouveau. Les politesses ne suffisent pas. La France doit prendre conscience que la Pologne n’a plus besoin d’un seul et unique partenaire stratégique en Europe. »

Le seul point marquant après la récente visite de Nicolas Sarkozy a été l’annonce de l’ouverture totale du marché français. Si ce geste, qui a le mérite de mettre aux oubliettes le spectre du plombier polonais, est politiquement apprécié, les Polonais haussent les épaules. Ils sont déjà 1 demi-million (sur 1 million d’expatriés) à être revenus des îles britanniques. A peine quelques milliers étaient allés travailler dans l’Hexagone.

Merci à Shirine pour le lien vers cet intéressant dossier-JMT


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