AID Association initiatives dionysiennes
Travailler plus ne permet pas de gagner plus !

Pour accroître la richesse d’un pays, mieux vaut chercher à travailler tous et mieux que travailler davantage.

Brieuc Bougnoux (AlterEco, nov07), transmis par Luc B

jeudi 17 janvier 2008 par JMT

Le slogan "travailler plus pour gagner plus" a fait le succès électoral de Nicolas Sarkozy. Il structure désormais son action, notamment avec la loi sur les heures supplémentaires entrée en vigueur le mois dernier. Quelle est sa validité ? Que se passe-t-il dans les pays où l’on travaille effectivement plus qu’en France ? Les données de l’OCDE, le club des pays riches, concernant ses 28 pays membres livrent quelques éléments de réponse.

La richesse créée dans un pays dépend à la fois de la qualité et de la quantité de travail qu’il mobilise. C’est la productivité horaire, c’est-à-dire la richesse produite, en moyenne, en une heure de travail, qui permet le mieux de mesurer la qualité de ce travail. Dans les pays riches, cette productivité est élevée : de l’ordre de 30 euros par heure travaillée.

La quantité de travail dépend, elle, du nombre de personnes qui occupent un emploi et du nombre d’heures de travail que chacun réalise au cours d’une année. Le taux d’emploi, qui mesure la proportion des personnes qui travaillent parmi la population des 15-64 ans, est en moyenne de 68 % dans les pays développés. Le nombre d’heures travaillées se situe, lui, aux alentours de 1700 heures par an et par personne, en incluant le travail à temps partiel qui fait baisser la moyenne.

La productivité horaire combinée au nombre de travailleurs et à la quantité d’heures travaillées détermine donc la richesse créée dans un pays. Si 10 millions de personnes travaillent 1 700 heures avec une productivité horaire de 30 euros, alors le produit intérieur brut (PIB) sera de 10 000 000 x 1700 x 30, soit 510 milliards d’euros. C’est cette richesse, divisée par le nombre d’habitants du pays concerné qui permet de mesurer si les uns gagnent ou non plus que les autres. Le « travailler plus » n’est donc en fait qu’une dimension d’une problématique plus large qui pourrait se résumer par le slogan : « travailler plus, travailler tous et travailler mieux pour gagner plus ».

Mauvaise pioche

En focalisant son discours sur un seul de ces trois facteurs, sans mentionner les deux autres, le président Sarkozy a-t-il fait le bon choix ? Pas vraiment. On vérifie en effet que, parmi les pays de l’OCDE, plus on mobilise les travailleurs, plus la richesse par habitant est élevée.

De même, plus la productivité horaire est importante, plus riches seront aussi les résidents. En revanche, rien n’indique que cette richesse progresse avec la durée individuelle du travail. Au contraire, le « travailler plus » est plutôt une caractéristique des pays les moins riches.

Ainsi, en Pologne, au Mexique, en Turquie, en Hongrie ou en Grèce, on travaille beaucoup, et plus qu’en France. Mais ces pays se classent aux dernières places en termes de richesse par habitant. A l¹inverse, dans les pays où l’on gagne le plus, on a tendance à travailler moins, c¹est particulièrement vrai aux Pays- Bas, au Danemark, en Allemagne ou en France.

Autrement dit, les principaux facteurs qui déterminent le « gagner plus » sont le « travailler tous » et le « travailler mieux », mais pas le «  travailler plus ».

Ces résultats invitent à penser que, pour que la France devienne plus riche, il faudrait donc qu’elle améliore en priorité son taux d’emploi et sa productivité. Pour accroître le taux d’emploi, on peut envisager, par exemple, d’introduire davantage de souplesse sur le marché du travail en échange de plus de sécurité pour les salariés (la fameuse flexsécurité à la danoise), et d’assurer un accompagnement plus efficace des chômeurs vers l’emploi.

La productivité est déjà élevée en France. Pour l’augmenter encore, il faudrait surtout être capable d’innover davantage et donc d’augmenter l’effort de recherche comme cela est régulièrement rappelé dans les rapports sur ce sujet. En revanche, le « travailler plus » ne semble pas de nature à répondre à ce dont un pays moderne a besoin pour permettre à ses habitants de « gagner plus ».

Sarkozy : ouvriers, je vous ai compris !

Dessin de Placide

La prime au « travailler tous »

Dans un contexte où le chômage touche encore plus de deux millions de personnes en France, il est également intéressant de s’interroger sur le lien entre le « travailler plus » individuel et le niveau de l’emploi. En effet, on peut légitimement craindre que les heures supplémentaires des uns soient synonymes de manque d’emplois pour les autres.

Et c’est bien ce qu’on observe dans les 28 pays de l’OCDE : « travailler plus » et « travailler tous » tendent à s’opposer. La Norvège, la Suisse, le Danemark, les Pays-Bas ou encore la Suède ont fait le choix du « travailler tous » : leurs taux d’emploi toument autour de 75 % de la population en âge de travailler et sont les plus élevés au sein des pays de l’OCDE. Mais ces pays figurent aussi parmi ceux où on travaille le moins : autour de 1 500 heures par an.

A l’inverse, l’Italie, la Grèce, la Corée, la Hongrie, la Pologne, le Mexique et la Turquie sont des adeptes du « travailler plus » : on y travaille environ 2050 heures par an, mais seulement 55% de la population en âge de travailler y occupent un emploi. Arithmétiquement, 1500 x 75% est pratiquement équivalent à 2050 x 55 %. Autrement dit, les pays où l’on travaille beaucoup individuellement et ceux où l’on travaille peu affichent, en fait, à peu près la même quantité d’heures travaillées par habitant.

Mais les pays qui ont fait le choix du « travailler tous » plutôt que celui du « travailler plus » ont une richesse par habitant plus élevée, preuve que cette réduction du temps de travail ne les a pas conduits à s¹appauvrir, bien au contraire.

Malgré les réserves qui viennent d’être exprimées, l’évolution démographique ne pourrait-elle pas justifier le slogan présidentiel ? Avec le papy-boom, de nombreuses personnes vont en effet quitter leur emploi, et la France risque de connaître d’ici quelque temps une pénurie de main-d’oeuvre. Pour combler ce trou et éviter que le pays ne s’appauvrisse, il faudrait donc travailler plus, et l’adage sarkozyen ne ferait que préparer dès maintenant les Français à cet avenir.

C’est aller un peu vite en besogne, car il existe en France un important réservoir de main-d’oeuvre. Il ne se limite pas aux chômeurs, encore très nombreux même si ce nombre a heureusement commencé à décroître de façon significative. Il comprend aussi les personnes, aujourd’hui inactives, qui pourraient revenir sur le marché du travail si la situation de l’emploi s’améliorait.

Le taux d’emploi est actuellement de 62% en France. S’il montait de dix points, l’économie du pays bénéficierait de près de 4 millions de travailleurs supplémentaires.

Plutôt que de demander à ceux qui ont déjà un emploi de travailler plus, ne faudrait-il pas se préoccuper d’abord de ceux qui n¹en ont pas, en se fixant comme objectif central le « travailler tous » ?

Brieuc Bougnoux, économiste et directeur du cabinet Reverdy [Alternatives Economiques - n°263 - Novembre 2007]

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