AID Association initiatives dionysiennes
Inspirateur des grands de ce monde, mais pour quel monde ?

CAFECO 187 : Jeremy Rifkin, le gourou du gotha européen ?

Présentation et débat par Jean-Marc Tagliaferri

jeudi 20 juin 2013 par JMT

RDV chez « Pasta e Vino » Mardi 25 Juin 2013, de 18h à 20h30, 18 Rue de la Victoire (entre rue La Bourdonnais et rue Alexis de Villeneuve) Tel 0692054505 (BB) ou 0692029271 (JMT). Repas partagé pour ceux qui désirent continuer à échanger.

Plan d’accès

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AfficheCafeco187

Publication

* Zot Zinfos dans Zinfos-974 du 21 Juin 2013

Introduction

Jeremy Rifkin, né le 26 janvier 1945 à Denver dans le Colorado, est un essayiste américain, spécialiste de prospective (économique et scientifique).

Il a aussi conseillé diverses personnalités politiques. Son travail, basé sur une veille et une réflexion prospective, a surtout porté sur l’exploration des potentialités scientifiques et techniques nouvelles, sur leurs impacts en termes sociétaux, environnementaux et socio-économiques.

Il est également fondateur et président de la Fondation pour les tendances économiques (Foundation on Economic Trends ou FOET) basée à Washington.

Après avoir publié un livre sur l’économie de l’Hydrogène, il a travaillé à la fois aux États-Unis et en Europe pour faire avancer politiquement la cause de l’hydrogène provenant de sources renouvelables.

Jeremy Rifkin en 2009

Aux États-Unis, Jeremy Rifkin a joué un rôle dans la fondation d’une « Coalition verte de l’hydrogène » (Green Hydrogen Coalition, regroupant 13 organisations environnementales et politiques dont Greenpeace et MoveOn.Org) qui s’est engagée à bâtir une économie de l’hydrogène fondée sur des sources renouvelables d’hydrogène.

Jeremy Rifkin a conseillé la Commission européenne et le Parlement européen. Il a également conseillé le Premier ministre espagnol José Luis Rodríguez Zapatero quand il était Président de l ’Union européenne.

Il a aussi été conseiller de la chancelière allemande Angela Merkel, du Premier ministre portugais José Socrates et du Premier ministre slovène Janez Janša lors de leurs présidences respectives du Conseil de l’Europe, sur les questions liées à l’économie, au changement climatique et à la sécurité énergétique.

Jeremy Rifkin travaille actuellement avec les responsables européens pour aider à façonner à long terme une troisième révolution industrielle pour l’Union européenne.

Jeremy Rifkin propose également ses services aux villes ou régions qui souhaiteraient développer le concept de Troisième Révolution Industrielle au sein de leur territoire. Ainsi, à partir de 2009, Rifkin et son équipe ont mis en place des Master plans destinés à mettre en pratique cette troisième révolution industrielle pour les villes de San Antonio (Texas), Rome (Italie), Monaco et de la Province d’Utrecht (Pays-Bas) afin de favoriser la transition des économies de ces territoires et d’en faire les premières aires urbaines décarbonées dans le monde.

Ce mouvement de planification vers une troisième révolution industrielle s’est étendu en 2012 à la France avec la commande par le Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais et la Chambre de commerce et d’industrie région Nord - Pas de Calais d’un Master Plan destiné à mettre en place les préceptes de cette révolution industrielle sur l’ensemble du territoire de la région Nord-Pas-de-Calais

Le rapport produit par Jeremy Rifkin et son équipe sera publié durant l’année 2013.

Il y a les totalement convaincus, comme les grands médias ou comme Anne-Sophie d’écolo-info, et les très dubitatifs comme Jean Gadrey et d’autres moins connus.

Et vous ? avez-vous lu le livre ?

La Troisième Révolution Industrielle par Jeremy Rifkin

sinon la vidéo « La fin du modèle descendant » vous le présentera par la voix du Maître himself !

Etes-vous sensibles aux belles histoires édifiantes ou creusez-vous plutôt là où ça démange ?

Pour vous orienter vous pouvez lire ci-dessous le texte de l’interview, et deux opinions opposées, une pour et un contre.

Jeremy Rifkin, la fin du modèle descendant

20/06/2013 par LesEumenides.org

Extrait du site Nabbu.com

Une pensée claire, un bilan objectif, des solutions concrètes, l’économiste américain Jeremy Rifkin était de passage à Paris pour la sortie de "La troisième révolution industrielle", son dernier essai en forme de programme politique. Découvrez les principaux axes de sa pensée, dans un entretien réalisé en partenariat avec le Cube et les rendez-vous du futur : en vidéo pour la version intégrale, à l’écrit pour la version courte.

NABBU : La troisième révolution industrielle est votre 5ème livre en 10 ans. Vous continuez d’y développer votre idée majeure, selon laquelle le monde court à sa perte s’il ne renouvelle pas son système de valeurs. Pouvoir, société, travail… Qu’est-ce qui, selon vous, fait obstacle au changement ?

Jeremy Rifkin : Le problème vient de l’imagination humaine. Nous avons une ancienne génération qui pense « 20ème siècle » et une nouvelle qui pense « 21ème siècle » : un changement générationnel s’impose. Nous sommes en crise. Une crise économique, une crise de civilisation et, au delà, une crise de l’espèce humaine. Nous faisons face à l’éventualité de notre propre extinction. Laissez-moi vous rappeler que 99,5% des espèces qui ont vécu sur terre depuis sa création ont disparu. Qu’est-ce qui nous fait croire que nous serons le 0,5% qui survivra ?

Nous avons atteint un plafond de la 2nde révolution industrielle en juillet 2008, lorsque le baril de pétrole est monté à 147 dollars. Quand c’est arrivé, tous les prix ont grimpé, parce que notre société repose sur l’énergie fossile : nos pesticides et fertilisants, nos matériaux de construction, nos produits pharmaceutiques, notre énergie, nos transports, le chauffage, la lumière… Tout est devenu tellement cher dans la chaîne de distribution qu’on a tous cessé d’acheter. Et toute l’économie s’est écroulée ce même mois. C’était un tremblement de terre économique. L’effondrement des marchés financiers 60 jours plus tard n’a été qu’une réplique. Nous avons atteint la fin de la 2nde révolution industrielle. Nous allons désormais voir se succéder des cycles de 4 à 6 ans de croissance/effondrement.

A cela viennent s’ajouter les changements climatiques induits par l’industrie. Nous payons aujourd’hui la facture des deux premières révolutions industrielles, au cours desquelles nous avons rejeté énormément de CO2, de méthane et de protoxyde d’azote dans l’atmosphère. Le bilan est bien pire que ce à quoi nous nous attendions. Les scientifiques de l’université du Michigan spécialisés dans les changements climatiques prévoient une hausse de 3° de la température d’ici la fin de ce siècle. Cela nous ramènerait à la température qu’il faisait sur terre il y a 3 millions d’années, au Pliocène, dans un monde totalement différent !

Le plus terrifiant à propos du changement climatique, c’est que ça change le cycle hydrologique de la planète. Pour chaque degré de température supplémentaire de la terre, l’atmosphère absorbe 7 % des précipitations contenues dans le sol en plus. Ça signifie que tout le cycle de l’eau est déstabilisé : augmentation des inondations, des ouragans, des tsunamis, de la sécheresse… Or, nos écosystèmes ne peuvent pas compenser assez vite le changement du cycle de l’eau et toutes les espèces vivantes de ces écosystèmes sont en train de mourir.

Les scientifiques nous disent que nous en sommes aux premières étapes de la 6ème grande phase d’extinction sur la planète depuis 450 millions d’années. Et quand une phase d’extinction apparaît, c’est très rapide. Toute la chimie de l’environnement change. À chaque grande extinction, il a fallu à la Terre 10 millions d’années pour retrouver un équilibre dans sa biodiversité ! Il n’y a aucune certitude que notre espèce puisse perdurer sur cette planète. Nous sommes à un moment décisif et devons nous poser la question : où allons-nous maintenant ? Nous devons construire une vision économique convaincante, puis un agenda pratique avec des actions concrètes, et accoucher d’ici 30 ans d’une société post-carbone.

Parlons des solutions. Les nouvelles technologies rendent possibles la production, le stockage et le partage des énergies. Quelle est l’infrastructure dont nous avons besoin pour mettre en place des réseaux d’électricité intelligents ?

Chaque grande révolution économique a lieu lorsque de nouveaux régimes énergétiques apparaissent. Ceux-ci rendent possibles des environnements de vie plus complexes, entraînant avec eux une révolution des outils de communication sans laquelle on ne peut pas gérer la complexité de ce nouveau système. Quand les révolutions de l’énergie et de la communication convergent, elles créent de nouvelles infrastructures qui changent le paradigme de l’économie.

Pour prendre un exemple, au 19ème siècle, les techniques d’impression sont devenues très peu chères. Nous sommes passés de l’imprimerie manuelle aux presses à vapeur. Nous avions la possibilité d’imprimer beaucoup pour peu d’argent et rapidement. On a donc eu besoin de lecteurs ! Et la France a créé le prototype du système de l’école publique, aujourd’hui adopté dans le reste du monde. A leur tour, ces écoles publiques ont créé une main d’œuvre plus qualifiée, capable de communiquer et de gérer la complexité de cette 1ère révolution industrielle. Une main d’œuvre non qualifiée n’aurait pas pu le faire.

Au 20ème siècle, nous avons assisté à une nouvelle convergence énergie/communication lors de la seconde révolution industrielle, autour des centrales électriques et du téléphone. Plus tard, la télévision et la radio sont devenus les moyens de communication destinés à gérer un marché basé sur l’essence, les voitures ; une culture de classe moyenne baignée dans la consommation de masse.

Aujourd’hui, la seconde révolution industrielle est maintenue en vie artificiellement, les énergies se raréfient, les technologies sont vieilles, les infrastructures dépassées. Nous sommes à l’orée d’une nouvelle convergence énergie/communication, mais nous devons vraiment être prêts à faire des efforts. Ce qui est intéressant dans Internet c’est sa structuration. Internet est organisé de manière collaborative, et il est structuré selon un pouvoir latéral. Cette révolution Internet va à la rencontre du nouveau système énergétique, les énergies distribuées, qui sont – elles aussi – organisées de manière collaborative et structurées par un pouvoir latéral.

Que sont les énergies distribuées ?

Les énergies dominantes (charbon, pétrole, gaz, uranium) sont rares et nécessitent d’importants investissements militaires et géopolitiques, beaucoup de capitaux et une structure centralisée : des usines centralisées, une logistique centralisée, des chaînes de distribution centralisées, etc.

Les énergies distribuées sont des énergies que l’on trouve dans tous les coins de la planète, comme le soleil, le vent, les énergies géothermique ou marémotrice… Dans les régions du monde où la technologie est suffisante, cette énergie peut être transformée rapidement. Nous avons suffisamment de ces énergies renouvelables distribuées pour subvenir aux besoins de l’espèce humaine jusqu’à l’arrivée du Royaume des Cieux.

Aujourd’hui, l’Union Européenne s’est engagée sur un plan d’infrastructure qui s’appuie sur 5 piliers. J’ai été missionné pour développer ce plan qui a été officiellement adopté par le Parlement Européen en mai 2007.

Premier pilier, l’Union européenne s’est engagée à produire 20% d’énergie renouvelables d’ici 2020. Mais comment collecter ces énergies renouvelables distribuées ? Avec les bâtiments. C’est eux qui utilisent le plus d’énergie et produisent le plus de CO2. Nous avons 191 millions de bâtiments dans l’Union européenne : maisons, bureaux, usines, hangars… Le but est de convertir chacun de ces bâtiments en une micro-centrale électrique verte. On collecte le soleil sur le toit, le vent sur les côtés du bâtiment et par les fenêtres, la chaleur géothermique par une pompe en sous-sol, on récupère vos déchets pour les transformer en énergie dans votre cuisine, etc.

Ce deuxième pilier crée les prémices d’une énergie distribuée qui rebondit sur l’économie, avec la création de millions d’emplois à la clé.

Le troisième pilier concerne le stockage. Le soleil ne brille pas toujours quand vous avez besoin d’électricité. Ce sont des énergies intermittentes que nous devons stocker. L’Union européenne a engagé une grande partie de son budget dans un système de stockage à l’hydrogène. Pourquoi ? Parce que c’est le premier élément de tout l’univers, c’est ce dont nous sommes faits, c’est la matière des étoiles et ça peut transporter d’autres énergies.

Le quatrième pilier, c’est la rencontre entre la révolution énergétique et la révolution de la communication. On utilise toutes les technologies d’Internet, on prend tous les réseaux de distribution d’énergie du monde et on les transforme en un Internet de l’énergie. L’idée est que les usagers créent leur propre électricité verte sur site, la stockent avec le processus hydrogène comme on stocke ses données en numérique et revendent leurs surplus à travers Internet, tout comme nous créons nos propres informations, les stockons numériquement et les partageons en ligne.

Enfin, le cinquième pilier est celui du transport. Les voitures, les camions et les bus, à pile, à combustible et à hydrogène seront des produits de série en 2014. Nous serons en mesure de brancher notre véhicule n’importe où dans l’infrastructure et de recevoir de l’électricité verte venant de notre bâtiment. Des points de charge à chaque coin de rue nous permettront de brancher nos voitures et de recevoir de l’électricité verte depuis le réseau.

Pour conclure, je pense qu’on assiste aujourd’hui à un changement de génération. Cette 3ème révolution industrielle donne le pouvoir aux personnes. C’est la démocratisation de l’énergie grâce à la démocratisation de l’information.

En parlant de cette génération, on a vu Wikileaks, les Anonymous, maintenant nous avons les partis politiques pirates, on a parlé d’Internet, de son rôle dans les révolutions arabes : les nouvelles générations peuvent-elles imposer un pouvoir latéral dans des sociétés centralisées ?

Pour moi, cette situation a une odeur particulière, une odeur historique… C’est l’odeur de la Révolution Française, qui a été la première révolution avec une réelle signification dans l’ère moderne. Elle partage des ressemblances avec celle de 1848, qui a commencé ici, à Paris, puis s’est étendue à travers l’Europe. Elle ressemble aux révolutions dans les rues de Paris, de New York, de San Francisco, en 1968. Dans chaque cas, une génération surgissait, accompagnée d’un bouleversement économique et refusant de tolérer un pouvoir arbitraire, concentré, qu’il soit politique ou économique. Le printemps arabe, c’est la jeune génération qui s’empare du pouvoir latéral pour s’organiser de manière logistique et renverser les régimes arbitraires. Tout comme les jeunes utilisent ce pouvoir latéral pour renverser l’industrie de la musique et centraliser les informations !

Vous conseillez les leaders d’opinion, êtes vous optimiste ou pessimiste quant aux prochaines années ?

Ni l’un ni l’autre ! J’ai toujours de l’espoir, mais je ne suis pas naïf : je comprends que ces changements prennent des générations, ils exigent de la discipline, de l’imagination, de la volonté, de la patience, de l’esprit, de la maturité. J’ai écrit, dans une série de deux essais, le premier étant La Civilisation de l’Empathie, qu’il faut repenser notre ère de l’Histoire, en se basant sur notre aptitude à l’empathie plutôt que sur l’utilitarisme.

Si on ne change pas les consciences rapidement, la 3ème révolution industrielle n’aura pas lieu. Il faut passer d’une pensée géopolitique à la conscience de la biophère : on est en plein dedans. Une jeune génération grandissant sur Internet commence à faire disparaître le temps et l’espace, ces jeunes se voient comme des frères et soeurs sur Facebook. Si un jeune est blessé pendant le Printemps Arabe, et qu’il y a sa photo Facebook et une vidéo sur Youtube de son agression, tous les jeunes dans le monde sont immédiatement là pour lui manifester de l’empathie comme une famille élargie.

Quand on commence à partager de l’énergie, ca approfondit notre interdépendance, on commence à réaliser qu’on est tous redevables les uns des autres, qu’on partage l’énergie de la planète, on l’organise ensemble pour maintenir le fonctionnement de la biosphère. Je crois que les jeunes sont prêts à nous mener vers une 3ème révolution industrielle viable. Ils en ont les capacités intellectuelles, le savoir-faire technique, et je pense qu’ils ont la passion et l’engagement nécessaires pour le faire. C’est l’heure pour la nouvelle génération de faire un pas en avant et de prendre la relève.

La jeune génération entend que la situation est dramatique et qu’il faut agir rapidement. Encore faut-il pouvoir dépasser ce sentiment d’impuissance que l’on a parfois…

Il faut prendre garde au déficit de l’attention ! Sur Internet, il est très facile de passer d’une chose à une autre et, bien que le monde entier soit connecté, on peut aussi être désensibilisé ou voir son attention réduite.

La 3ème révolution industrielle requiert une planification sur le long terme, une génération sans déficit de l’attention, qui puisse penser de manière systémique, réfléchir et se projeter, honorer ses engagements passés et ses obligations futures. Ma seule observation, et je le dis aux jeunes générations, c’est qu’il faut trouver un moyen de ne pas mettre en danger ce sens de l’empathie et cette capacité d’attention. Je pense que nous vivons un moment décisif. J’ai bon espoir que la future génération y parvienne.

Je pense que la France a une longue tradition de bouleversement politiques, que ce soit la Révolution française, la Révolution de 1848 ou la révolution dans les rues de Paris en 1968. C’est au tour des jeunes maintenant, le 21ème siècle.

Propos recueillis par Salomé Kiner

UNE POUR

Pourquoi j’ai dévoré le dernier Rifkin

Le 7 février 2012 Par Anne-Sophie

Jeremy Rifkin est en France ces jours-ci pour présenter son dernier ouvrage, La Troisième Révolution Industrielle. J’ai eu la chance de lire son ouvrage en avant-première… et je l’ai dévoré en quelques heures seulement. Voilà pourquoi.

Parce que Rifkin est un économiste de son temps

Jeremy Rifkin est un économiste de son temps, il est même en avance sur son temps. Profondément ancré dans les réalités d’aujourd’hui, il décrit le XXIe siècle que je rêve de voir émerger un jour.

Son concept de Troisième Révolution Industrielle (TRI) est celui d’un nouveau paradigme économique qui va ouvrir l’ère post-carbone. En décortiquant les grandes révolutions économiques et les deux précédentes révolutions industrielles, il fait le lien entre l’apparition de nouvelles technologies de communication et la mise en place de nouveaux systèmes énergétiques (hier imprimerie/charbon ou ordinateur/ ; aujourd’hui Internet & les énergies renouvelables).

Que se passe-t-il aujourd’hui ? La Seconde Révolution Industrielle se meurt, laissant peu à peu place à un avenir proche où les humains génèreront leur propre énergie verte. Pire, ils la partageront comme ils créent et partagent déjà leurs propres informations sur Internet. Ainsi qu’il l’explique en début d’ouvrage :

« Dans l’ère qui vient, des centaines de millions de personnes produiront leur propre énergie verte à domicile, au bureau, à l’usine, et ils la partageront entre eux sur un « internet de l’énergie », exactement comme nous créons et partageons aujourd’hui l’information en ligne.

La démocratisation de l’énergie s’accompagnera d’une restructuration fondamentale des relations humaines, dont l’impact se fera sentir sur la conception même des rapports économiques, du gouvernement de la société, de l’éducation, des enfants et de la participation à la vie civique ».

La solution pour survivre dans ce nouveau contexte : mettre Adam Smith à la retraite. Analysant avec pertinence l’influence de la pensée de Newton et la manière dont la philosophie des Lumières ont façonné les modes de raisonnement de l’économie classique, Rifkin souligne les insuffisances actuelles de ce système de pensée :

« L’idée même que l’accélération de l’activité économique pouvait avoir pour résultats un environnement dégradé et un sombre avenir pour les générations à naître eût été inconcevable ».

Conséquence ? La théorie économique a perdu sa pertinence. Nous devons sortir de la notion de productivité, et revoir notre prisme d’analyse des réalités de ce monde !

Parce qu’il a bien cerné la problématique énergétique

Comment ? En sortant de la notion de productivité et en réalisant qu’aller plus vite ne fait pas économiser d’énergie. Toute grande ère économique se caractérise par l’introduction d’un nouveau régime énergétique. Et toute activité économique est un emprunt aux réserves énergétiques et matérielles de la nature.

La crise énergétique, le changement climatique et le développement durable représentent un triple défi.

Ces défis seront relevés en mettant fin à une énergie divisée pour laisser place à une énergie distribuée. Pour cela, la TRI repose sur 5 piliers fondateurs :

Le passage aux énergies renouvelables.

La transformation des bâtiments sur chaque continent en mini-centres énergétiques, créant de nombreux emplois.

La possibilité donnée à chaque bâtiment de conserver cette énergie.

L’utilisation de la technologie internet pour créer un réseau similaire d’énergie. Chaque bâtiment ayant de l’énergie en trop pouvant la vendre sur ce réseau.

La création de réseaux électriques continentaux dans lesquels les véhicules électriques puissent vendre leurs surplus d’énergie en se branchant à une prise, tout en étant garés.

Vaste programme qui a une chance : la crise économique est une véritable opportunité, l’économie sera en mesure d’exploiter tout son potentiel ! De quoi nous faire passer de la mondialisation à la « continentalisation » du monde.

Parce qu’il prône une continentalisation du monde

La TRI va fondamentalement modifier tous les aspects de la façon dont nous travaillons, vivons et sommes gouvernés. Comme les deux révolutions industrielles ont donné naissance au capitalisme et au développement des marchés intérieurs ou aux Etats-nations, la troisième révolution industrielle verra des marchés continentaux, la création d’unions politiques continentales et des modèles économiques différents.

Cette révolution encourage l’échange d’énergie entre les continents. Cela requiert une gouvernance continentale et en réseau, reflétant le caractère de la Troisième Révolution Industrielle. L’Union Européenne est le projet le plus abouti, et va devenir un seul marché intégré et indivisible, une communauté continentale. Il en sera de même (cela a déjà commencé) avec l’Afrique, L’Amérique Latine, l’Asie et l’Amérique du Nord vers 2050.

Il faudra aussi joindre les continents et se diriger vers un retour au monde Pangéen (du nom du grand continent que la Terre a connu il y a 250 millions d’années) - une nouvelle ère pour l’humanité. Rifkin pose tout de même quelques questions, comme sur la Chine, au système politique extrêmement centralisé. Mais il conclut avec optimisme que la jeune génération chinoise, élevée au biberon d’internet et de ses échanges, mettra la pression nécessaire.

Parce qu’il parle vrai

Et il fait part de ses échanges avec les grands de ce monde, ce qui enlève la crainte que j’ai eue en lisant l’introduction d’avoir là un ouvrage légèrement utopiste et déconnecté des réalités politiques.

En avril 2008 par exemple, l’économiste a réuni les nombreuses compagnies impliquées dans au moins l’un des cinq piliers de la Troisième Révolution Industrielle. La « table ronde des PDG mondiaux pour la TRI » a d’ailleurs été instaurée dans le but de mettre en place, avec les principales villes, régions et gouvernements, ces cinq piliers.

Ce groupement mène des conversations avec les Etats pour promouvoir le nouveau modèle économique et développer des plans stratégiques pour les collectivités qui les sollicitent, en mettant un ensemble d’experts autour de la table. Ils conseillent sur l’agencement des villes et une nouvelle organisation urbaine, pour reconnecter les espaces de vie, de travail et de loisirs existants à la « bande de biosphère » plus large dont ils font partie.

A lire Rifkin, on entre dans les coulisses des politiques publiques et privées menés à San Antonio, Monaco, Rome et dans la province d’Utrecht, où des plans de développement économique à long-terme ont été imaginés. Ces plans adressent la sécurité énergétique et le changement climatique, transformant des « dépenses publiques » en « investissements économiques ».

Parce qu’il a tout compris à la génération Y et à la mentalité P2P

Comment ne pas approuver Rifkin quand il explique pourquoi le monde se divise aujourd’hui entre « les personnes et institutions qui pensent en terme de hiérarchie, de barrières, de propriété, et celles qui pensent en termes de latéralité, de transparence et d’ouverture ». Il en appelle même à en finir avec le machisme (l’anecdote de son échange avec José Luis R. Zapatero est d’ailleurs fort intéressante à cet égard) : « le machisme est ce qui maintient l’ordre ancien. Avec les réseaux sociaux, l’autorité hiérarchique et le pouvoir venu d’en haut sont dépassés ».

N’est-ce pas cette génération que l’on qualifie de « génération Y » qui prône une vision horizontale du monde ? On ne peut qu’approuver les propos du penseur quant il affirme que le « chacun pour soi » n’est plus possible et nous devons repenser la propriété.

Pour Rifkin :

« La génération qui a grandi sur Internet se soucie peu de l’aversion des théoriciens classiques de l’économie pour le partage de la créativité, du savoir et des compétences, et même des biens et services dans des communaux ouverts en vue de l’intérêt commun »

Out, donc, les économistes classiques ! Faisons place à une vision de l’humain autre que celle d’une créature intéressée toujours en quête d’autonomie : aujourd’hui l’économie s’horizontalise et devient plus distribuée, cela valorise les relations en pair à pair (et non les échanges autonomes), les entreprises doivent donc transformer la nature même de leurs méthodes d’acquisition de revenus.

Parce qu’il croit en l’homme et en l’esprit collaboratif

Cette vision remet donc l’homme au cœur du système : « l’activité économique restera essentielle à la survie, mais elle ne suffira plus à définir les aspirations humaines ». En ce sens, « l’énergie coopérative libérée par la conjonction de la technologie d’Internet et des énergies renouvelables restructure fondamentalement les relations humaines : elles ne vont plus de haut en bas mais côte à côte, et les conséquences sont immenses pour l’avenir de la société »

Par conséquent :

« La TRI est la dernière des grandes résolutions industrielles et elle va poser les bases d’une ère coopérative émergente. La mise en place de son infrastructure va créer pendant quarante ans des centaines de milliers d’entreprises nouvelles et des centaines de millions d’emplois nouveaux. Son achèvement marquera la fin d’une saga économique de deux cents ans définie par la pensée industrieuse, les marchés et la main-d’œuvre de masse, et le début d’une ère nouvelle caractérisée par le comportement coopératif, les réseaux sociaux et les petites unités de main-d’œuvre technique et spécialisée »

L’essentiel est de voir ce tout comme un système vivant : Rifkin le cerne bien d’ailleurs quand il explique que l’ère continentale va transformer l’approche géopolitique des relations internationales en une approche de la biosphère-politique. Les scientifiques commencent à voir la planète comme une créature vivante, une entité autorégulatrice qui se maintient dans un état permettant la continuation de la vie.

Selon cette nouvelle façon de penser, l’adaptation et l’évolution des êtres vivants fait partie d’un processus plus large : l’adaptation et l’évolution de la planète elle-même. Si de nombreuses guerres ont éclaté dans la poursuite de la sécurité énergétique, cela sera moins le cas avec ces nouvelles énergies abondantes et disponibles partout. La biosphère-politique est basée sur un sens de la responsabilité collective pour sauvegarder les écosystèmes.

Parce qu’il a compris l’importance de la qualité de vie

Les écosystèmes, parlons-en. Sans préservation de nos écosystèmes, notre avenir sera de plus en plus difficile. Or la Troisième Révolution Industrielle, pour Rifkin, nous permet de voir, à présent, notre condition commune : cela créé un « sentiment d’identité de l’espèce » et « cette prise de conscience de notre interconnectivité et de notre insertion dans la biosphère engendre déjà un nouveau rêve, en particulier dans la jeunesse mondiale : celui de la qualité de vie ».

Ce rêve nous donne une nouvelle vision de l’avenir fondée sur l’intérêt coopératif, la connectivité et l’interdépendance :

« Nous finissons par comprendre que la véritable liberté ne consiste pas à s’affranchir des autres pour devenir une île, mais à participer en profondeur à leur existence. Si la liberté d’un être est l’optimisation de sa vie, elle se mesure à la richesse et à la diversité de ses expériences et à la force de ses liens sociaux. Une vie solitaire est une vie moins vécue (…)

Le rêve de la qualité de vie ne peut être vécu que collectivement. Il est impossible de jouir de la qualité de vie isolément, en excluant les autres. On n’y parviendra que si chacun participe à la vie collective et se sent profondément tenu de faire en sorte que nul de soit négligé ».

Pour la jeune génération d’ailleurs, le confort économique est essentiel, mais le bonheur est également proportionnel à l’accumulation d’un capital social. Il ne reste plus qu’à promouvoir cette vision du monde maintenant… et là est toute l’importance du rôle donné à l’éducation…

Parce qu’il intègre la problématique de l’éducation

La fin de l’ouvrage de Rifkin se consacre aux questions d’éducation. Alors que nous sommes au début de la conscience de la biosphère nous allons vite nous rendre compte que le modèle vertical d’éducation actuel n’est plus compatible dans la Troisième Révolution Industrielle. La main d’œuvre de demain doit être formée aujourd’hui, il est donc crucial d’initier les élèves aux compétences professionnelles et techniques dont ils auront besoin pour vivre et travailler dans une économie durable de troisième révolution industrielle, pour les sensibiliser aux notions de réseaux intelligents.

Attention : il est surtout important, met en garde Rifkin, de ne pas transmettre des compétences techniques et professionnelles sans privilégier auparavant un travail sur la conscience des changements de fond qui s’opèrent actuellement. L’idée à terme n’est pas d’avoir « une population active dont la vision de l’activité économique restera engluée dans l’esprit utilitariste des deux révolutions industrielles précédentes. Les élèves qui ont pris conscience de la biosphère, en revanche, ne verront pas les qualifications de troisième révolution industrielle comme de simples outils professionnels pour devenir des travailleurs plus productifs, mais comme des techniques écologiques qui les aident à gérer notre biosphère commune ».

Et Rifkin d’ajouter un peu plus loin, en reprenant les idées qu’il a développées en parlant de la civilisation de l’empathie :

« La mission première de l’éducation est de préparer les élèves à penser et à agir en tant qu’éléments d’une biosphère commune »…

Tout est dit, il me semble… Et je l’avoue : cet ouvrage, pour moi, fut comme du petit lait (d’amandes, bio)… ! Merci merci Jeremy !

Ci-dessous un résumé de sa pensée sur la civilisation empathique :

UN CONTRE

à télécharger en 6 pages denses

Jeremy Rifkin, le gourou du gotha européen (1)

Il se pourrait que ce billet et les deux suivants, consacrés à une critique de la « Troisième Révolution Industrielle » (TRI) de Jeremy Rifkin, suscitent des controverses, y compris de la part de lecteurs proches des analyses de ce blog. J’assume, et je souhaite qu’on en discute. Je n’ai lu que des comptes-rendus et réactions favorables ou enthousiastes à ce livre. Serais-je le seul à voir dans la TRI, au-delà de points de convergence évidents et anciens, une impasse pour la transition écologique et sociale ?

Les remarques qui suivent ne concernent que la TRI, et pas les ouvrages antérieurs de Rifkin, depuis son premier livre sur le brevetage du vivant (1977), puis Entropy en 1980 (postface de Georgescu-Roegen), ou son best-seller « La fin du travail » (1995, préface de Michel Rocard pour la traduction française en 1996). J’avais rédigé en 2001 pour l’Encyclopaedia Universalis un compte-rendu assez critique de son livre enthousiaste sur la nouvelle économie, « L’âge de l’accès » (2000), paru avant l’éclatement de la bulle Internet. Mes critiques de la TRI sont plus sévères.

Comme exemple de Rifkinmania de gauche, voir cet article de février 2012, « Jérémy Rifkin éclaire la gauche française ». Du côté des acteurs à forte sensibilité écologique, l’accueil n’est pas moins favorable. Voir par exemple ce (bon) billet de blog, « pourquoi j’ai dévoré le dernier Rifkin ». Commençons donc par ce côté ensoleillé de la TRI.

POURQUOI RIFKIN SÉDUIT (Y COMPRIS MOI, PARFOIS)

Cet auteur prolifique a beaucoup d’atouts. Il a un exceptionnel talent de conteur, de « storytelling » à très large spectre, et d’ailleurs il le revendique au nom du fait que nous avons absolument besoin de « grands récits ». Il a raison, sous réserve qu’il ne s’agisse pas de contes de fées.

C’est un écologiste convaincu, et depuis longtemps. Il a même parfois des accents de « deep ecology » (écologie radicale), notamment dans son chapitre sur l’école ou dans sa conception d’une science économique comme variante de la thermodynamique et de la biologie. On peut donc comprendre que nombre d’écolos le voient comme un allié important, vu sa surface politique et médiatique, car il ne manque pas de rappeler les périls qui nous attendent si nous ne changeons pas de cap. Sous l’angle de la prise de conscience des enjeux climatiques en particulier, il fait œuvre utile.

Il fait appel à la jeunesse, aux jeunes générations, à la « génération Internet », aux nouveaux entrepreneurs contre la vieille garde de la deuxième RI et les vieux « lobbies de l’énergie ». Il critique les systèmes éducatifs « verticaux » actuels et propose « l’enseignement latéral », « la classe distribuée et coopérative », ouverte sur les réseaux sociaux mondiaux.

Cela contribue à son capital de sympathie chez certains. C’est l’objet de l’un des chapitres (8) les plus stimulants, en dépit du caractère « écolo-simpliste » de son hypothèse selon laquelle c’est dans « l’intégration des élèves dans la nature » que réside le cœur du lien éducatif et social scolaire, sans parler du ridicule achevé de cette citation qui en dit long sur son technocentrisme électrique : « Intéresser les élèves à l’électricité et au réseau électrique est la priorité numéro 1 » !

Il valorise le « pouvoir latéral » contre le pouvoir hiérarchique. Il se dit favorable à la coopération contre la concurrence, aux organisations non lucratives, aux AMAP, à la création de citoyens globaux dans une biosphère partagée. Il écrit qu’il faut « repenser la propriété » à l’heure des « communaux ouverts » et des réseaux sociaux, favoriser le droit d’accès, remettre en question la propriété intellectuelle et certains brevets, que la vraie richesse est dans les liens sociaux (le « capital social ») et la diversité des expériences, qu’il faut des indicateurs alternatifs. Des altermondialistes et des acteurs de l’ESS, entre autres, ont quelques raisons d’apprécier un tel avocat de certaines de leurs causes.

Que d’atouts pour une analyse vraiment alternative, surplombant les « idéologies politiques », « empathique » (voir son livre de 2011 sur l’empathie), surtout si l’on y ajoute un optimisme permettant de croire « qu’on en sortira »… si on le suit ! Car, nous dit-il, il a « la solution », et il est en train de convaincre les plus hauts dirigeants politiques (à l’exception d’Obama, qui le déçoit beaucoup, mais on verra que ce dernier a peut-être de bonnes raisons), en tout cas en Europe, et même un vaste cercle de grands patrons « modernes ».

La suite de mon analyse sera moins enthousiaste. Je la résume en quelques mots : il y a un fossé, et d’innombrables contradictions, entre d’un côté les valeurs de société hautement sympathiques mises en avant par Rifkin, celles qui expliquent les réactions enthousiastes, et, de l’autre, ses solutions concrètes (les « cinq piliers » de la TRI), dont je doute que certains commentateurs les aient vraiment décortiquées. Rifkin est une bonne locomotive pour convaincre les dominants de changer de cap, mais le cap qu’il propose avec la TRI n’est pas le bon, c’est même une impasse, tout autant que la méthode politique qu’il privilégie et par laquelle je commence.

POURQUOI LE GOUROU DU GOTHA ? UNE PREMIÈRE CONTRADICTION

Il me faut justifier le titre de ces billets. Ce n’est pas difficile. Car en fait de grand récit, ce livre multiplie surtout de petits récits mettant en scène de façon avantageuse « l’homme qui parle à l’oreille des grands de ce monde », grands politiques et grands patrons. Rifkin n’a pas toujours été comme ça. Il s’adressait d’abord, dans le passé, à des lecteurs citoyens ou militants.

Dans ce livre, il ne conte pas ou peu de rencontres avec la base, il ne s’adresse pas, comme l’a fait Stiglitz, aux « indignés », il ne fréquente pas les forums sociaux mondiaux. La société civile n’est plus sa cible, il dialogue avec le sommet, on l’invite pour des conventions, devant les cadres réunis de multinationales.

Et surtout, il est l’invité ou l’ami – il nous en fournit les détails avec complaisance - d’Angela Merckel, de Manuel Barroso, « de cinq présidents du Conseil européen », de Prodi, de Zapatero, de « David » (Cameron), de Papandréou, de l’OCDE « devant les chefs d’État et ministres de 34 pays membres », de Neelie Kroes (ultralibérale, invitée régulière du groupe Bilderberg), du maire de Rome (ancien ministre de Berlusconi), du prince de Monaco. Mais aussi, à un moindre degré, de Chirac et Hollande.

Tout cela vous pose un homme, mais me pose un problème, indépendamment de la présence massive dans cette liste de nombreux leaders libéraux ou ultralibéraux. POUR QUELQU’UN QUI VALORISE EN THÉORIE LE POUVOIR LATÉRAL, TOUT SE PASSE COMME SI, POUR FAIRE AVANCER SA CAUSE, IL EMPLOYAIT EXCLUSIVEMENT DES MÉTHODES VERTICALES, visant à conquérir le cœur de l’oligarchie. La démocratie est certes pour lui une fin, mais pas un moyen de transformation sociale : elle « sera donnée par surcroît » (Évangile, Mathieu, 6.33), comme conséquence de l’adoption des nouvelles technologies « partagées » de l’information et de l’énergie.

Ce rêve de réorientation démocratique partant de l’oligarchie et de la technologie est une impasse, une dépossession, un piège à citoyens. Si ces derniers ne s’emparent pas de la transition, si en particulier ils ne reprennent pas le contrôle de la finance (une priorité totalement absente chez Rifkin) ET DES TECHNOLOGIES, l’oligarchie, qui en a vu d’autres, va récupérer les idées de Rifkin et n’en retenir que ce qui conforte ses intérêts. Elle sait fort bien, elle, que ce ne sont pas les « forces productives », Internet et les réseaux électriques décentralisés qui menacent son pouvoir et qui vont bouleverser les « rapports de production », même si, en son sein, les innovations technologiques peuvent, comme toujours, modifier le rapport des forces économiques entre diverses fractions du capitalisme.

Internet existe depuis plus de vingt ans, l’informatique depuis quarante ans, et l’on n’a pas observé de recul du pouvoir de l’oligarchie, au contraire. Rien n’empêchera Neelie Kroes et les autres ultra-libéraux qui invitent volontiers Rifkin de tenter de profiter de ces nouvelles configurations techniques pour pousser les feux d’un capitalisme encore plus dérégulé, encore moins « partagé ». Ils savent comment faire pour dominer les nouveaux réseaux techniques. Seuls des mouvements sociaux, des réseaux citoyens, peuvent, du local au global, orienter et acclimater ces innovations afin de les mettre au service du partage et des droits humains. Mais ce n’est pas à eux que Rifkin s’adresse en priorité. C’est au gotha qu’il vend, très cher, ses conseils et ceux de son team.

Les cercles de grands patrons entourant Rifkin ont très bien compris qu’ils pouvaient s’engouffrer dans la brèche médiatique ouverte et y prendre des positions de pouvoir et de lobbying, afin d’être les artisans hautement lucratifs des nouvelles infrastructures électriques « intelligentes », des véhicules électriques, des énergies renouvelables, des piles à combustibles, etc. Ils savent que, dans ce cas, le « pouvoir latéral » et le « capitalisme distribué » de Rifkin ne sont pas pour demain…

On comprend enfin pourquoi ce lobbying orienté vers le haut convient à certains élus de sommet, internationaux, nationaux ou régionaux, qui participent d’une conception verticale du changement, impulsé par eux. Rifkin les flatte, à peu de frais. Or une transition définie par le haut, presque forcément indifférente aux inégalités qu’elle suscite, prendra un autre tour que celle qui ferait toute leur place à « la base » et à la « justice environnementale », autre grande absente du livre de Rifkin.

Jeremy Rifkin, le gourou du gotha européen (2)

Il me faut, à ce stade, expliquer ce qu’est le grand projet de Rifkin en termes de préconisations concrètes pour les 40 ans à venir, telles qu’il les met en avant lorsqu’il conseille les dirigeants de l’UE et la Commission, les chefs d’État, les grands patrons et les présidents de région. Elles figurent certes dans son livre, mais on les trouve de façon dépouillée dans de courts rapports pour les décideurs, dont celui qu’il a rédigé pour l’UE et que l’on retrouve partout où il passe. Ce sont « les cinq piliers » de la TRI. J’en examinerai ensuite les limites, énormes.

LES CINQ PILIERS DE LA TRI ET LE DÉTERMINISME TECHNOLOGIQUE

Les voici, dans le texte :

- Passer aux énergies renouvelables.

- Transformer les bâtiments en microcentrales énergétiques.

- Déployer la technologie de l’hydrogène et autres techniques de stockage dans chaque immeuble et dans l’ensemble de l’infrastructure pour stocker les énergies renouvelables intermittentes.

- Utiliser la technologie Internet pour créer un réseau similaire de partage de l’énergie, chaque microproducteur ou bâtiment vendant ses surplus.

- Lancer de nouveaux moyens de transport fondés sur des millions de véhicules électriques « branchables » ou à pile à combustible, capables d’acheter et de vendre de l’électricité sur le réseau.

Tel est en fait le « nouveau récit » en pratique. Il relève d’un déterminisme technologique comme il en existe peu. Il faut peut-être remonter au rapport Nora-Minc de 1978 sur l’informatisation de la société, qui fut à l’époque lui aussi un best-seller, pour trouver un équivalent. Or presque toutes les prévisions de ce rapport ont été démenties par les faits, je l’avais montré point par point dans la postface de la deuxième édition mon livre « nouvelle économie, nouveau mythe » (2001).

Voici un extrait de l’introduction du livre de Rifkin : « Dans l’ère qui vient, des centaines de millions de personnes produiront leur propre énergie verte à domicile, au bureau, à l’usine, et ils la partageront entre eux sur un « Internet de l’énergie », exactement comme nous créons ou partageons aujourd’hui l’information en ligne. LA DÉMOCRATISATION DE L’ÉNERGIE S’ACCOMPAGNERA D’UNE RESTRUCTURATION FONDAMENTALE DES RELATIONS HUMAINES, DONT L’IMPACT SE FERA SENTIR SUR LA CONCEPTION MÊME DES RAPPORTS ÉCONOMIQUES, DU GOUVERNEMENT DE LA SOCIÉTÉ, DE L’ÉDUCATION DES ENFANTS ET DE LA PARTICIPATION A LA VIE CIVIQUE »

La séquence logique est la suivante, et tout le livre la confirme : le gotha (grandes entreprises et grands dirigeants politiques), convaincu par Rifkin, décide d’investir massivement dans les infrastructures intelligentes d’énergie électrique du futur, dans les microcentrales (dont les automobiles, les habitations à énergie positive…) et l’économie hydrogène. Cette voie technologique décentralisée entraîne D’ELLE-MÊME un partage du pouvoir et du savoir, elle conduit à privilégier la coopération, le tout aboutissant à une économie post-carbone dans une société collaborative et « biophile ».

Quand je parlais de conte, étais-je si loin du compte ? Si la « deep ecology » est parfois présente chez lui, c’est la « deep technology » qui l’emporte en fait. Selon moi, c’est contradictoire. Non pas que la transition n’ait pas (aussi) besoin d’innovations technologiques, mais parce que, chez Rifkin, elles constituent l’unique déterminant du changement.

Or le pari de la bonne fée techno menant au partage du pouvoir et à la « biophilie » a toutes chances d’être perdu.

Les maîtres du monde ne risquent pas de se faire déborder par les technologies qu’ils auront mises en place si les citoyens n’organisent pas ce débordement. Rifkin, comme tout gourou dessinant seul l’avenir souhaitable, est à l’exact opposé du mouvement des « sciences citoyennes ». C’est une autre des contradictions majeures de son livre et de sa stratégie « top-down ». Quelle différence avec ce que produit, entre autres, l’association négaWatt avec près de mille membres ! Et du coup, quelle différence dans le réalisme des scénarios !

LA TRI EST MATÉRIELLEMENT INSOUTENABLE !

J’en viens à cette question du réalisme du scénario des « cinq piliers » de la TRI. C’est un sujet délicat car on entre forcément dans des controverses scientifiques et techniques et je n’ai rien d’un expert ni d’un futurologue de l’énergie.

Mais les simples citoyens, ou les élus, ne peuvent pas se laisser déposséder de toute capacité de jugement sur ces questions (ou sur celles du climat, du nucléaire, des OGM et bien d’autres), sauf à confier leur sort et ceux des générations futures à l’alliance terrible de l’expertocratie et de l’oligarchie, qui a déjà fait trop de dégâts. Il faut donc consulter les sources, les confronter, et prendre le risque d’évaluer, individuellement et (surtout) comme collectifs concernés.

Par ailleurs, le « réalisme » (ou la pertinence) d’un scénario n’est pas seulement d’ordre scientifique et technique, au sens des sciences « dures ». Il est aussi social, économique, politique, philosophique, etc. Mais commençons par le « dur ».

Rifkin développe des analyses solides en termes de « bilan carbone » et de déclin inéluctable des énergies fossiles. Mais il délaisse les « bilans matière ».

Comme c’est un homme intelligent, cet oubli est délibéré : il sait que cette seconde entrée ruinerait sa crédibilité. Le scénario Rifkin revient, on va le voir, à réduire fortement nos émissions en augmentant fortement nos prélèvements matériels sur la nature. Cela ne peut pas marcher.

Mon argument est simple. Il ne concerne pas d’abord l’infrastructure électrique intelligente ou « smart grids » (elle sera en effet nécessaire, mais tout dépendra de sa configuration et de son contrôle), mais les « centaines de millions » de microcentrales énergétiques, bâtiments, véhicules (et imprimantes 3D) qui constituent le cœur de son scénario pour les quarante ans à venir.

En résumé : Rifkin « oublie » que les matières premières, minerais et terres rares absolument indispensables à ces technologies où chacun devient producteur d’énergie (et producteur de biens à domicile via la 3D) vont, tout comme les énergies fossiles, connaître des « pics » de production dans la période à venir. Pour certains de ces matériaux, nous y sommes déjà.

De ce fait, contrairement à ce que prétend Rifkin (ch. 7), LES ÉNERGIES RENOUVELABLES NE VONT PAS « DEVENIR PRATIQUEMENT GRATUITES » à un horizon prévisible.

Tout juste peut-on dire, avec négaWatt et bien d’autres, qu’elle vont probablement devenir à moyen terme moins coûteuses que les énergies fossiles et que le nucléaire (si son prix inclut tous ses coûts mesurables, sans parler de ses risques non quantifiables en monnaie).

L’ÉNERGIE RESTERA CHÈRE, et c’est une bonne chose quand on voit ce qu’a produit la civilisation du pétrole abondant et bon marché.

L’analogie constante que pratique Rifkin entre l’énergie et l’information (dont en effet les prix de collecte et de diffusion ont spectaculairement chuté avec l’informatique et Internet) est écologiquement et économiquement indéfendable. Cela ruine son modèle économique implicite.

Comme tous les scientistes, Rifkin s’en sort en évoquant brièvement, à propos des « terres rares », des innovations parfaitement hypothétiques permettant de mettre au point des substituts peu coûteux (ch. 7) : des « métaux alternatifs », voire des « substituts d’origine biologique » grâce aux « biotechnologies, à la chimie durable et aux nanotechnologies »

Je ne doute pas que des recherches soient en cours, avec des bouts de solutions. Mais on nous a trop souvent fait le coup des technologies-du-futur-qui-vont-tout-résoudre et cela n’a pas empêché pas la « grande crise » écologique de s’approfondir. Par ailleurs, les substituts à la nature ne sont jamais gratuits, ils ont des effets écologiques et humains pervers, on le voit avec les agrocarburants. S’il faut en passer, après ces derniers, par de futurs « agro-minerais » ou « bio-terres-rares », les terres arables d’une planète déjà en surcharge écologique n’y suffiront pas.

Une des conséquences de la négligence totale des enjeux liés aux ressources matérielles naturelles, renouvelables ou non, est QU’ON NE TROUVE NULLE PART DANS SON LIVRE LES NOTIONS ET LES TERMES D’ÉCONOMIE CIRCULAIRE OU D’ÉCONOMIE DE LA FONCTIONNALITÉ, ET RIEN SUR LE RECYCLAGE DES BIENS ET COMPOSANTS !

Or, bien que ces solutions aient des limites elles aussi (voir mon billet), elles font partie de toute « boîte à outils » un peu sérieuse de la transition. Quant à « l’énergie grise », elle passe elle aussi à la trappe. C’est par exemple celle que nécessite la fabrication des matériaux de construction pour un immeuble dont les performances énergétiques apparemment formidables… deviennent lamentables si les matériaux sont issus de processus gourmands en énergie et généreux en émissions.

Le sommet de la futurologie anti-écologique est atteint avec ses longs développements sur l’avenir radieux des imprimantes 3D (ch. 4). Je ne dis pas que cela n’existe pas et n’aura pas d’applications. De là à prétendre que la planète et ses ressources matérielles pourront supporter une situation d’hyperconsommation où « TOUT LE MONDE PEUT ÊTRE SON PROPRE INDUSTRIEL AUTANT QUE SA PROPRE COMPAGNIE D’ÉLECTRICITÉ », je tique.

Voici cette partie hyperbolique du « grand récit » : « Bienvenue dans le monde de la production industrielle distribuée. Ce procédé s’appelle l’impression 3D…. [permettant de]… construire des couches successives du produit, en utilisant une poudre, du plastique en fusion ou des métaux… comme une photocopieuse… des bijoux aux téléphones portables, des pièces détachées d’automobile et d’avion aux implants médicaux et aux piles … Cette fabrication dite « additive »… n’exige que 10 % des matières premières consommées dans le procédé habituel et utilise moins d’énergie… »

Je ne crois pas que Rifkin ait vu le formidable documentaire « Plastic planet » et tenu compte des dommages planétaires de la poursuite dans la voie des plastiques. Je doute qu’il ait fait des bilans matière (en particulier métaux) de ces nouvelles imprimantes et des flux matériels mondiaux qui y passeraient si son rêve devenait réalité. Je doute tout autant du chiffre de 10 % qu’il balance sans preuve ni référence. Lorsque je lis cela, je ne suis pas loin de penser que la futurologie flirte avec le charlatanisme. Dites-moi si je suis trop sévère et pourquoi.

(Note : le père de Jeremy Rifkin dirigeait une usine de...plastiques ! :-)

Jeremy Rifkin, le gourou du gotha européen (3)

LA SOBRIÉTÉ À LA TRAPPE, BIENVENUE AU CONSUMÉRISME ET AU PRODUCTIVISME « POST-CARBONE »

Rifkin fait bien une ou deux allusions (ch. 7), très sobres, à la nécessité de ne pas trop « profiter » des miracles de la TRI (les énergies renouvelables devenant pratiquement gratuites, chacun devenant producteur à domicile d’énergie et de biens matériels et pouvant se déplacer sans dommage écologique dans des véhicules verts…) pour faire gonfler sans limites la consommation d’énergie, de biens et de déplacements.

Il a entendu parler de l’effet rebond (qu’il ne cite pas), mais en réalité il s’oppose clairement aux appels à la sobriété (autre mot absent ; on trouve une fois le mot parcimonie) et encore plus à l’objection de croissance. La TRI est une modalité de croissance supposée verte.

Il est évident qu’il séduirait beaucoup moins les grands de ce monde s’il prônait la sobriété matérielle et l’objection de croissance. Il n’en est rien, bien au contraire. SA TRI EST EN RÉALITÉ HYPERMATÉRIELLE, HYPERCONSUMERISTE ET HYPERPRODUCTIVISTE, comme conséquence de son hypothèse intenable de quasi-gratuité de l’énergie à terme et de son oubli délibéré des pics matériels (minerais, terres arables, forêts, eau douce…) qui nous attendent et qui ont commencé à faire sentir leurs effets.

Il n’a tenu aucun compte des constats précis de Tim Jackson et de bien d’autres sur ces pics. Il réussit même l’exploit de ne jamais citer Jackson dans ses abondantes notes et références ! Il s’agit à mes yeux d’une imposture intellectuelle, mais aussi d’un choix stratégique pour refuser un scénario de « prospérité sans croissance ». C’est sans doute le prix à payer pour que le gotha vous écoute et vous paie. C’est très cher payé en termes d’éthique scientifique.

Son pouvoir de séduction du gotha tient aussi au titre de son livre. Avec une « révolution INDUSTRIELLE », Rifkin peut mettre dans sa poche les industrialistes de tous bords, et dieu sait s’il y en a. Il nous explique qu’il a hésité à choisir cet adjectif (début du chapitre 9). Mais pour sa stratégie orientée vers l’oligarchie, c’est beaucoup plus rentable qu’une révolution antiproductiviste…

BEAUCOUP D’AUTRES CRITIQUES, QUE JE NE DÉVELOPPE PAS

Je pourrais consacrer d’autres billets à d’autres idées de Rifkin qui me semblent scientifiquement intenables et écologiquement insoutenables. Mais je finirais par lasser, ce qui est peut-être déjà le cas. Voici en résumé ce qui ne « passe pas » pour moi et qui vient s’ajouter aux critiques précédentes.

1) Il annonce la poursuite de FORTS GAINS DE PRODUCTIVITÉ DANS L’AGRICULTURE grâce à des « technologies intelligentes » (ch. 9). On trouve certes un intéressant bilan énergétique de la consommation de viande (ch. 7) et quelques références au bio, mais rien sur les OGM, sans doute parce qu’ils ne sont pas exclus des solutions industrielles de Rifkin. Or il n’est pas difficile de montrer que la généralisation progressive de l’agro-écologie (autre terme absent) serait créatrice d’emplois, CONTRE LES GAINS DE PRODUCTIVITÉ, et que cela passerait plus par des innovations douces et sociales, par une montée en intelligence humaine distribuée, que par des technologies branchées.

2) Il prévoit de FORTS GAINS DE PRODUCTIVITÉ AUSSI DANS PRATIQUEMENT TOUS LES SERVICES, HÔPITAUX COMPRIS (ch. 9) GRÂCE AUX ROBOTS PARTOUT ! Seul l’enseignement semble être mis un peu à part. C’est à vrai dire une thèse ancienne de Rifkin, qui, vingt ans plus tard, s’est avérée fausse et le restera. C’était aussi celle du rapport Nora-Minc. Rifkin n’y connaît strictement rien aux services, il les néglige totalement, et, comme tous les industrialistes, il n’y voit qu’un nouveau secteur à « industrialiser ». Ne parlons pas des activités de « care », ce n’est pas son truc, c’est à l’exact opposé de l’industrialisme productiviste, cela ne peut pas rentrer dans son cadre. Je suppose que sa formule est : I don’t care… L’économie de Rifkin est incompatible avec une économie du « prendre soin », qui a pourtant un énorme potentiel de création d’emplois utiles.

3) On ne trouve RIEN SUR LES INEGALITÉS QUE POURRAIT SUSCITER SA TRI, ce qui est cohérent avec son refus de se situer sur le clivage « dépassé » droite/gauche. Certes, pour faire bonne mesure, Rifkin consacre un court passage, au début du chapitre 4, aux salaires excessifs des PDG et aux revenus des 1 %. Mais c’est tout. Or qui, dans sa TRI, va pouvoir transformer son logement en fournisseur net d’énergie, se payer un véhicule à pile à combustible producteur d’électricité et s’équiper en super imprimante 3D ? Lorsqu’il affirme que « à l’ère nouvelle, TOUT LE MONDE peut être son propre industriel autant que sa propre compagnie d’électricité », c’est de l’aveuglement. Et il n’y a rien sur les pays « en développement ». Juste quelques lignes en conclusion pour dire que sa TRI serait formidable pour eux aussi.

4) Pris dans sa logique de production généralisée d’électricité par les véhicules et les bâtiments, RIFKIN LAISSE DE CÔTÉ ce que tous les acteurs de la transition énergétique placent au premier plan : L’ISOLATION THERMIQUE DES LOGEMENTS ANCIENS, non pas pour en faire majoritairement des logements producteurs nets d’électricité, mais pour diviser par un facteur 4, 5 ou plus leurs émissions. C’est de loin la stratégie la plus réaliste écologiquement, économiquement, et SOCIALEMENT, et d’ailleurs ces acteurs commencent à disposer de modèles économiques permettant d’envisager un partage des gains (très forte réduction des factures) entre propriétaires, locataires, pouvoirs publics et établissements de crédit. C’est une condition de prévision des financements publics et privés nécessaires à moyen et long terme. Rifkin n’a aucun modèle économique pour sa stratégie, en tout cas pas dans son livre.

5) Il présente une analyse écolo-simpliste de « LA VRAIE CRISE ÉCONOMIQUE QUE PERSONNE N’A VUE », sauf lui (ch. 1). Pour quelqu’un qui plaide par ailleurs pour la pensée systémique, il est loin du compte. Il a bien raison de mettre en avant l’existence d’une composante écologique de la crise actuelle, mais, d’une part, cette composante ne se limite pas à l’énergie comme il le prétend, et, d’autre part, on a de bonnes raisons de refuser les explications unilatérales, au bénéfice d’interprétations vraiment systémiques de la crise : sociale, écologique, financière, économique, et démocratique. C’est sans doute pour cela qu’il ne voit que les énergies intelligentes comme issue, en oubliant en route aussi bien le contrôle social de la finance et du crédit que la régulation écologique et sociale du commerce et de l’investissement mondiaux ou la réduction des inégalités, parmi d’autres.

6) TOUT CENTRER SUR L’HYDROGÈNE pour stocker les énergies intermittentes, une autre vieille idée de Rifkin, est une solution refusée par presque tous les spécialistes de l’énergie et les collectifs qui les rassemblent. Voir par exemple ceci, par Jancovici , ou encore les quelques passages consacrées à l’hydrogène dans le scénario négaWatt, ou dans le rapport de février dernier du CGEDD (Conseil général de l’environnement et du développement durable). Tous disent qu’il s’agit d’une voie parmi d’autres, que des recherches s’imposent là comme ailleurs, mais que sa généralisation est très peu probable à un horizon prévisible parce qu’elle pose de nombreux problèmes techniques, écologiques et économiques. Une fois de plus, en nous faisant croire qu’il a « la » solution, Rifkin nous induit en erreur (probable).

7) RIFKIN CRITIQUE AVEC DE BONS ARGUMENTS « LA SCIENCE ÉCONOMIQUE » actuelle, notamment pour son incapacité à penser les contraintes et les opportunités liées à notre inscription dans la biosphère et à penser la coopération plus que la concurrence marchande. J’approuve. Malheureusement, ici comme pour l’électricité à l’école, c’est pour proposer de la remplacer par une branche de la thermodynamique et de la biologie (ch. 7), au motif que « les lois de l’énergie gouvernent toute activité économique » et que « le processus économique reflète les processus biologiques de la nature ». Le passage de l’économie comme variante de la mécanique newtonienne à une économie fondée sur la thermodynamique n’est pas du tout ce que visent les économistes hétérodoxes ou ceux qui pratiquent l’écologie politique. Même ceux d’entre eux les plus « branchés écolo » revendiquent une économie politique, écologique et sociale, relevant d’une pensée complexe, tenant compte de l’histoire et des institutions, liée à la sociologie économique, etc. Bref, une science sociale, capable de tenir compte des enjeux de long terme et des contraintes écologiques, mais pas une science de la nature. Oui, les lois de l’énergie et de la matière doivent être intégrées, mais les pratiques économiques sont des pratiques sociales qui ne se limitent pas à des échanges d’énergie. Rifkin n’a aucune culture sociologique et aucun intérêt en la matière. C’est pour lui hors sujet.

8. Au début du chapitre « AU-DELÀ DU CLIVAGE DROITE/GAUCHE », il pose la question : « Quand avez-vous entendu pour la dernière fois un moins de 25 ans proclamer ses convictions idéologiques ? » (il veut dire ici : préférences politiques). Vous, je ne sais pas, mais moi, c’était hier soir, et presque tous les jours. Il faut dire que je ne fréquente pas le gotha mais une « base » militante, amicale ou familiale et, curieusement, on y trouve des jeunes qui « proclament des convictions idéologiques ».

9) Une dernière curiosité technocentriste. Rifkin intitule un paragraphe du chapitre 5 « comment INTERNET A TUÉ LE MACHISME ». J’ai cherché un argument à l’appui de cette thèse. Je n’ai rien trouvé, en dehors d’une citation de Zapatero… En écrivant mon livre sur la « nouvelle économie », j’avais fait le constat d’une écrasante domination masculine dans le monde de la high tech, des start-up et d’Internet. Je suis prêt à parier que cela reste largement vrai aujourd’hui, bien que moins caricatural qu’à l’époque, et que les « smart grids » de l’énergie et les lieux d’usage d’imprimantes 3D ne sont guère peuplés de femmes. De façon générale, la pensée industrialiste est terriblement mâle. Si le machisme, toujours bien là, recule historiquement, c’est parce que les femmes se battent, parfois avec certains hommes, pas par les vertus spontanées des nouvelles technologies. On trouve une femme et douze hommes dans le « European team » de Rifkin…

MAIS ALORS, À QUI SE FIER SI LE GOUROU DU GOTHA N’EST PAS FIABLE ?

Ni à lui ni à aucun autre grand penseur autoproclamé, et il n’en manque pas chez nous, entre Attali, Minc, Allègre, les grands économistes chiens de garde et les ex-nouveaux philosophes, entre autres.

À qui se fier ? D’abord à des collectifs de la société civile incluant des experts de profession et des « profanes compétents ». Certaines administrations font également du bon boulot. Il est bien dommage que ces organismes n’aient pas la force de frappe médiatique des sauveurs suprêmes qui tiennent le haut du pavé parce que l’establishment leur déroule le tapis rouge et aligne les billets verts.

Pour ce qui est de la transition énergétique, envisagée dans toutes ses dimensions, ce que je connais de plus fiable comme scénario est un travail collectif remarquable et de longue haleine, FONDÉ EXCLUSIVEMENT SUR DES TECHNOLOGIES QUI EXISTENT DÉJÀ et jamais sur des paris hasardeux de « ruptures ».

C’est le rapport négaWatt 2011, version considérablement revue et enrichie des scénarios 2003 puis 2006. J’en reparlerai bientôt. Deux livres récents sont à conseiller : le Manifeste négaWatt et Changeons d’énergies, ainsi que le site http://www.negawatt.org/.

Je vous indiquerai aussi des sources complémentaires et assez compatibles entre elles, mais incompatibles avec la TRI. Et je consacrerai mon prochain billet à quelques très bonnes lectures pour votre collection printemps/été, dont plusieurs livres récents sur et autour de la transition.

S’agissant de TRI, je propose donc le tri sélectif, en sachant qu’une bonne partie n’est pas recyclable dans l’écologie politique. Je compte sur vous pour exprimer vos éventuels désaccords avec mes critiques.

RADIO

http://www.franceculture.fr/personne-jeremy-rifkin.html

http://www.franceinter.fr/personne-jeremy-rifkin

VIDEOS

* Jeremy Rifkin / Rendez-vous du Futur

Numéro exceptionnel des Rendez-vous du Futur. Nils Aziosmanoff et Salomé Kiner ont interviewé l’économiste et penseur américain Jeremy Rifkin Le lundi 06 février 12 (vidéo MP4 téléchargeable VOST)

* Jeremy Rifkin, le déclin du nucléaire

AUTRES LIENS

* Biographie sur Wikipédia

* La fin du modèle descendant par Les Euménides

* Pourquoi j’ai dévoré le dernier Rifkin

* Critique de la TRI par Jean Gadrey

Jeremy Rifkin et le Nord-Pas-De-Calais

* Le Monde

* Le Figaro

* France 3

* La Voix du Nord

PROCHAINES SEANCES PROGRAMMEES

- Mardi 9 Juillet 2013 : Repaire LBSJS 90 : « Les maladies émergentes » par Dr Bruno Bourgeon

- Mardi 23 Juillet 2013 : Cafeco 188 : « Le charbon, source d’énergie d’avenir ? » par Bruno Bourgeon

- Mardi 13 Août 2013 : relâche

- Mardi 27 Août 2013 : Cafeco 189 : à programmer


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