AID Association initiatives dionysiennes

LES BANQUES A LA MANOEUVRE

Un article de Jean-Pierre Avermaete

mercredi 1er février 2012 par JMT

Les banques à la manœuvre

Mais que manigancent-elles de nouveau dans l’ombre ? Vous ne l’avez peut-être pas remarqué, mais depuis l’année nouvelle , nos marchés financiers se portent de mieux en mieux. Plus particulièrement les banques. Même l’euro s’est raffermi. Or il ne se passe pas une seule semaine où nous voilà accablés par quelques rapports décourageants et prévisions pessimistes. Tout semble se déglinguer et cependant , les bourses reprennent du poil de la bête. Elles anticipent me direz-vous ? Vraiment ?

Les banques sont à la manœuvre, ce la ne fait aucun doute. Elles s’en tirent plutôt bien, puisque personne ne les empêche. Même les autorités et gouvernements les soutiennent. C’est dire si elles rayonnent de confiance actuellement. Mais ne nous détrompons pas, elles ourdissent dans leur seul intérêt. Voyez comment elles ont procédé ce dernier mois.

Tout commence le 20 décembre dernier.

La Banque Centrale Européenne, BCE, inaugure ce jour-là sa nouvelle ligne de crédit à trois ans. Ligne dont le montant est illimité. Les banques s’empressent et sollicitent pas moins de 489 milliards d’euros. Une somme faramineuse. Tout le monde est content et tous espèrent que les banques participeront activement à la relance économique en Europe. La semaine suivante, on constate que près de 450 milliards ont été retournés à la BCE.

Cette dernière affirme qu’il s’agit d’autres institutions, sans en nommer une. D’accord, mais d’où viennent alors ces 450 milliards ? On ne dispose pas de sommes aussi importantes d’un coup, sauf si on vient de les recevoir inopinément de la BCE. Sans doute que d’un point de vue strictement juridique, les dépositaires ne sont pas les bénéficiaires, mais une filiale de ces derniers. Peu importe, il s’avère donc que les banques ont préféré mettre leurs deniers à l’abri auprès de la BCE. Cela leur en coûte 0,75% l’an. En effet, le prêt à trois ans est tarifé à 1% tandis que le dépôt rapporte 0,25%.

On déchante donc. Une nouvelle année démarre. En fanfare. On n’a jamais vu autant de nouvelles émissions obligataires qu’en ce début 2012. Certes, tout le monde savait que les banques devaient renouveler pas mal d’emprunts et qu’elles étaient toutes en retard sur leur calendrier. Mais du fait que la BCE fournirait une nouvelle tranche sur sa ligne nouvellement créée dès février, avant les échéances, aucune banque n’avait de souci à se faire. Et pourquoi diantre emprunter sur les marchés à 4% ou plus, alors que la BCE fournit l’argent de façon illimitée à 1%. Économiquement, cela n’a pas de sens, avouons-le.

Mais si, mais si, cela a un sens. C’est indispensable même. Pour plusieurs raisons. D’abord, comme esquissé par ces banquiers français, les banques doivent démontrer qu’elles sont capables de lever des capitaux sur le marché. La majorité d’entre elles – pour ne pas dire toutes – sont virtuellement en faillite. N’oublions pas que leur comptabilité n’est plus fiable depuis 2008 puisqu’elles peuvent depuis valoriser n’importe quoi n’importe comment. Cela s’appelle du pifomètre. C’est d’ailleurs depuis cette année qu’elles ont quasiment toutes renoué avec les profits. Comme cela, par enchantement. Et leurs dettes, leurs produits pourris, insolvables et invendables ? Disparus. Il faut le faire, avouez ! Elles l’ont fait, avec l’assentiment, la participation active même, de nos autorités de tutelle. Car sans banques saines, pas de croissance économique. Vous connaissez la rengaine.

Les obligations sécurisées

En moins d’un mois, les banques ont émis pour plus de 100 milliards d’euros. Essentiellement des obligations sécurisées, ces nouveaux machins qui bernent non seulement les acheteurs mais tout autant les banques émettrices. Cela ressemble à une obligation foncière. Vous savez, ces titres dont l’amortissement est couvert par un portefeuille d’hypothèques de haute qualité et d’emprunts d’état et dont la structure est fixée par la loi. La Compagnie de Financement Foncier ou Dexia Municipal Agency sont des émetteurs d’obligations foncières. Comme elles sont régies par la loi et vu que leur garantie doit rester irréprochable, elles se voient assigner la meilleure des notations. Ce qui n’empêche pas que ces emprunts soient chahutés sur les marchés actuellement parce qu’ils sont partiellement sécurisés par des emprunts d’état, devenus depuis la crise grecque des titres peu recommandables, comme chacun sait.

Donc les banques ont singé la structure des foncières pour créer leurs sécurisées. Elles parquent à cet effet des actifs financiers de haute qualité sur un compte séparé. Ces actifs deviennent alors la propriété des teneurs d’obligations sécurisées et la banque émettrice en conserve l’usufruit. De cette manière, les obligations sécurisées ne dépendent plus de la solvabilité de la banque, mais de la qualité des actifs sous-jacents. Ces obligations décrochent systématiquement une meilleure notation que celle de la banque émettrice. Les investisseurs institutionnels sont particulièrement friands de ces nouveaux titres. Pensez, ils rapportent plus qu’un emprunt d’état et sont officiellement moins risqués que ces derniers.

Chaque obligation sécurisée bancaire est différente. Mais à force de mobiliser leurs meilleurs actifs financiers à cet effet, les banques se retrouvent avec les actifs les moins recommandables pour garantir leurs autres opérations. En fait, elles se fragilisent de la sorte. N’oublions pas que les autres actifs ne leur sont plus disponibles. Plus une banque émet ce genre d’obligation, plus sa solvabilité se détériore. De la part du système bancaire, on n’est pas à un paradoxe près.

Les porteurs de ces titres ne doivent pas jubiler de leur côté non plus. Certes, la qualité et l’amortissement de leur obligation ne dépend plus de la capacité de la banque. Mais en admettant que la banque émettrice rencontre quelques problèmes financiers, il faudra alors qu’elle se débarrasse des actifs sous-jacents. Qui nous garantit que ces derniers seront vendables à ce moment-là ? Ils peuvent effectivement être de qualité irréprochable, mais si personne n’en veut, quid ? La garantie est donc factice et ceci d’autant plus qu’elle émane d’une banque, institution dont on connaît le haut degré de fourberie. Des 100 milliards émis évoqués plus haut, près de la moitié est constituée d’obligations sécurisées. Ce sont donc de nouvelles bombes à retardement qui ont été lancées par le système bancaire.

Les institutions étatiques, pour leur part, ont émis pour plus de 70 milliards dans le même intervalle. Il s’agit de noms comme le Kreditanstalt für Wiederaufbau ou encore la FMS Wertmanagement, la bad bank allemande. Une manière pour certains états de récolter des fonds sans aggraver leurs déficits officiels. Tous ces titres ont trouvé preneurs avec une facilité déconcertante. Mêmes les nouvelles émissions des états n’ont pas rencontré de difficulté et ont toutes rapporté plus que prévu à un coût moindre. Les banques prétendent qu’elles n’ont pas souscrit. Sans doute qu’elles ne l’ont pas fait pour leur propre compte, mais gageons qu’elles ont parqué pas mal de ces émissions dans l’un de leurs innombrables fonds de placement et autres conduits financiers hors bilan.

Les banques organisent les adjudications

Car ne perdons pas de vue, ce sont les banques et elles seules qui organisent les adjudications. Ce sont elles seules qui forment les syndicats de placement. Ce sont donc elles qui écoulent les nouveaux titres. Et elles le font avec entrain. Mieux, elles veillent à ce que les industriels qui émettent à leur tour sur le marché (puisque les banques ne leur concèdent plus de crédits réguliers), parviennent facilement à placer leurs titres. Ces derniers cotent systématiquement au-dessus de leur prix de souscription sur le marché gris, ce marché où l’on s’échange des titres avant qu’ils ne circulent véritablement.

Une partie des avances de la BCE est donc consacrée à toutes ces manœuvres. Pour les titres bancaires payant des coupons attrayants, ne croyez pas que cela coûte beaucoup aux banques. En fait elles s’échangent leurs titres. L’une dirigera le placement d’une collègue qui lui rendra la pareille. En fin de parcours, elles posséderont toutes des titres de chacune et se payeront à tour de rôle les intérêts de sorte que le coût réel devient insignifiant.

EN FAIT, PAR TOUTES LEURS ACTIONS, LES BANQUES CREENT CE QU’ON APPELLE UN MOMENTUM, UN MOMENT OU TOUT CONVERGE DANS UN SENS D’OU SE DEGAGE UN REGAIN DE CONFIANCE. MEME NOS CHERS POLITICIENS SE LAISSENT BERNER PAR LEURS AGISSEMENTS. CAR, ATTENTION, CES MANŒUVRES VISENT UN BUT BIEN PRECIS : REHAUSSER LEUR INFLUENCE AU SEIN DES NEGOCIATIONS EN TOUT GENRE AFIN D’OBTENIR CE QU’ELLES DESIRENT A VIL PRIX.

On sait que les banques se démènent actuellement face à la crise de la dette souveraine grecque. Après avoir accepté une décote de 21% il y a six mois environ, elles devront en accepter une de plus de 50%, remplacer leurs titres par de nouveaux à une échéance nettement plus longue et, pis, un taux d’intérêt moins attrayant. C’en est trop. Aussi la délégation bancaire a quitté par trois fois la table des négociations. Officiellement, elle était outrée par les conditions toujours changeantes qu’on lui soumettait. La Grèce ne respectait pas sa parole.

Honnêtement, la Grèce n’a vraiment pas d’alternative et, restons francs, le problème ne se situe plus chez elle, mais chez ses créanciers. Si les coffres sont vides, il n’y a rien à distribuer. Que les créanciers se chamaillent entre eux, voilà comment la Grèce devrait agir. Et sans doute agit-elle dans ce sens, mais avec plus de diplomatie que je ne l’exprime ici.

Pour les banques, ils faut resserrer les rangs et, surtout, s’adjoindre les bonnes attentions des gouvernements. Voilà pourquoi, subitement, les banques ont durant tout ce mois soutenu les émissions, toutes les émissions, sauf celles de la Grèce, bien entendu. Et, en guise de remerciement, voilà que le duo franco-allemand évoque la possibilité d’alléger les directives de l’accord Bâle-III, pour rendre un peu d’espace aux banques afin qu’elles puissent fournir plus facilement du crédit. De l’hérésie pure. Mais nous y sommes habitués de la part de ce couple d’incompétents notoires.

Des gouvernements zélés ?

Mais il y a pire encore. Grâce à leur dévouement factice, les banques ont effectivement repris du poil de la bête auprès des instances gouvernementales et européennes. Elles dictent de nouveau la marche à suivre. Et certains gouvernements y réagissent avec zèle. Le dernier en date est celui d’Angela Merkel. N’a-t-il pas imaginé la création d’un nouveau commissariat européen chargé de gestion des finances publiques grecques. Pour sûr que le nouveau commissaire sortira des rangs des banquiers. Eux seuls sont compétents, nous ne pouvons en douter.

L’idée est en soi ridicule. En fait, elle est outrageante. Car, hormis la tutelle imposée sur un gouvernement légitime dans ce qu’il a de plus fondamental : ses finances, la proposition allemande a stipulé les prérogatives du nouveau commissaire : il devra veiller au respect des engagements pris et, surtout, rembourser prioritairement les créanciers. Tiens, ces créanciers sont majoritairement les banques, non ? Et le peuple grec dans tout cela ? Il n’existe pas. Quantité négligeable, juste bonne à être saignée jusqu’à la dernière goutte de sang. Et on attend de nous que nous croyions en cette Union !?!

Mais l’affaire ne se termine pas là. La vassalité du gouvernement allemand face aux banques n’est qu’une péripétie devant régler le problème grec. L’autre aspect des manigances se situe au niveau boursier. Depuis le début de l’année, le cours des actions bancaires a grimpé de façon vertigineuse. Sans raison économique apparente. En effet, les agences de notations ont dans ce même intervalle rétrogradé non seulement des états mais aussi une kyrielle de banques, des organismes de prédiction ont tous révisé leurs prévisions à la baisse, le chômage augmente partout, les faillites croissent tout autant et les déficits budgétaires ne sont plus maîtrisables nulle part. Alors, pourquoi le cours des actions grimpe-t-il ?

Redorer le blason

La réponse nous l’avons reçue par l’intermédiaire de la plus grande banque italienne, UniCredit. En moins d’un mois, le cours de son action a progressé de 430% ! Les obligations de la banque, fortement maltraitées encore l’année passée, se sont toutes redressées, de quelque 14% en moyenne. Pourtant rien ne laissait présager une telle embellie. Or voilà que la banque lance une augmentation de capital. Avec succès. Elle récolte 7,5 milliards d’euros. D’autres banques ont vu le cours de leur actions littéralement exploser ces dernières semaines, tandis que celui de leurs obligations remontait inlassablement la pente.

Et c’est ici que le stratagème des banques prend toute sa signification. En créant ce momentum, les banques espèrent faire revenir les investisseurs réguliers et leur refiler leurs nouvelles actions. Car ce sont des augmentations de capital qui sont en gestation. N’oublions pas que les banques doivent renforcer leurs fonds propres. Et si les largesses de la BCE leur conviennent pour le renouvellement de leur dette, elles ne peuvent pas servir au renforcement de fonds propres. Ce dernier doit se faire avec de l’argent frais, non emprunté par elles.

Voilà l’unique ambition des banques actuellement : redorer leur blason avec votre argent et le soutien inconditionnel des gouvernements. Que cela aille de pair avec une politique suicidaire, elles n’en ont cure. Leur but est de survivre coûte que coûte et qu’il y ait quelques dégâts collatéraux, tant qu’elles n’en souffrent pas, elles les ignorent. Nous les savions traficoteuses mal intentionnées, elles s’avèrent aujourd’hui des assassines sans scrupules. Combien de temps devons-nous encore tolérer l’inaction de nos gouvernants vis-à-vis d’elles ?

Jean-Pierre Avermaete

30 janvier 2012

QUI EST JEAN-PIERRE AVERMAETE ?

Jean-Pierre AVERMAETE est journaliste économique à Trends-Tendances et au Tijd, ancien gestionnaire dans une banque d’affaires et ancien opérateur en Bourse, membre du réseau scientifique d’ATTAC-Belgique, économiste.

AUTRES ARTICLES AID AVEC JEAN-PIERRE AVERMAETE

* 30 SEPTEMBRE 2008 Après le Bénélux, la France au secours d’une banque

Il y a la crise financière, bancaire et boursière de l’économie casinotière que les gouvernements soignent à coups de nos milliards tirés de caisses qu’ils ont déjà bien vidées pour qu’on ne soit pas tenter de lorgner sur leur contenu.

Et il y a la vraie vie, la famine, la dette du Tiers Monde, les difficultés financières quotidiennes de la grande majorité des français, le pouvoir d’achat en berne dont ne parle plus guère.

* 23 JANVIER 2008 Les subprimes font chavirer les marchés financiers

AUTRES ARTICLES HORS AID

* ALTERINFO Ne nous trompons pas de cible !

* BLOG LUC DOUILLARD A propos de : « La crise bancaire, une piste » (de Jean-Pierre Avermaete)

* site ROBIN WOODART : Une occasion manquée

* revue TRENDS (pour les abonnés)


Accueil du site | Contact | Plan du site | Espace privé | Statistiques | visites : 1783214

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site ECONOMIE   ?

Site réalisé avec SPIP 1.9.2e + ALTERNATIVES

Creative Commons License