AID Association initiatives dionysiennes
Un dictateur chassé par une révolte populaire

TUNISIE : CHRONIQUES DE LA REVOLUTION DE JASMIN

Les nomenklaturas arabes et occidentales prises au dépourvu ?

mercredi 19 janvier 2011 par JMT

10 h 15, aéroport de Tunis-Carthage. Enregistrement comme « touriste » avec la profession déclarée d’« enseignant ». La police des frontières ne fait aucune difficulté. Destination demandée : « Tozeur, hôtel Ksar El Jerid », au cœur de la grande cité touristique située à 600 kilomètres de Tunis, au sud-ouest du pays, tout près de la frontière algérienne.

Il est évidemment difficile d’informer sur un événement aussi imprévisible, dans son surgissement, que le soulèvement d’un peuple. Qui pouvait prévoir qu’en 2011 le peuple tunisien, au prix d’un mois de luttes et après avoir subi la répression de la police de Ben Ali, parviendrait à contraindre ce dernier à l’exil ? Le sens et la portée des événements ne sont pas immédiatement perceptibles. Au risque que le journalisme soit inévitablement pris en défaut. Mais…

La semaine qui a fait tomber Ben Ali

mercredi 19 janvier 2011, par Olivier Piot

Dès le 4 janvier 2011, jour de la mort du jeune Mohamed Bouazizi, qui s’est immolé par le feu le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, « Le Monde diplomatique » a décidé d’envoyer un journaliste en Tunisie. Du jeudi 6 janvier au jeudi 13 janvier, il a sillonné le pays, de Tunis à Tozeur, de Metlaoui à Gafsa, de Sidi Bouzid à Sfax puis Sousse. Son article paraîtra dans notre dossier du numéro de février, consacré aux ressorts de la révolution tunisienne et à l’onde de choc qu’elle a causée dans les pays arabes. En attendant, voici le récit au jour le jour d’une semaine qui est d’ores et déjà entrée dans l’histoire moderne de la Tunisie. Table des matières

* I. La montée de la colère sociale

* II. L’indignation devant la répression policière

* III. Place au mouvement politique

I. La montée de la colère sociale

Jeudi 6 janvier

Tunis, silence des médias

10 h 15, aéroport de Tunis-Carthage. Enregistrement comme « touriste » avec la profession déclarée d’« enseignant ». La police des frontières ne fait aucune difficulté. Destination demandée : « Tozeur, hôtel Ksar El Jerid », au cœur de la grande cité touristique située à 600 kilomètres de Tunis, au sud-ouest du pays, tout près de la frontière algérienne. La veille, mercredi 5 janvier, le corps de Mohamed Bouazizi, ce jeune bachelier qui s’est immolé par le feu le 17 décembre 2010, a été enterré au nord de la ville de Sidi Bouzid, au centre du pays, à 250 kilomètres au sud de Tunis, en présence d’une foule agitée et révoltée de six mille personnes.

Carte physique de la Tunisie

Son nom et les circonstances de sa mort sont ici connus de tous. Giflé en public par un agent de police qui lui a confisqué sa charrette de vendeur ambulant de fruits et légumes, Mohamed Bouazizi s’est rendu au siège de la municipalité pour porter plainte. On refuse de le recevoir. Personne ne veut l’écouter. Le jeune homme part, puis revient devant le bâtiment pour s’asperger d’essence et s’immoler en place publique. Transferts aux hôpitaux de Gafsa puis de Tunis. Le 28 décembre 2010, une photo de propagande officielle présentant le président Ben Ali à son chevet d’hôpital commence à faire le tour des journaux et des sites Internet. Le président a pris pour la première fois la parole à la télévision, parlant d’« instrumentalisation politique » de l’événement. Le 4 janvier, Bouazizi décède à l’hôpital des suites de ses blessures.

Deux jours plus tard, jeudi 6 janvier, personne ne se doute encore que l’acte désespéré de ce jeune homme de 26 ans va servir de déclencheur à la plus grande révolte populaire de l’histoire moderne de la Tunisie. Pour l’heure, le centre de Tunis est calme et serein, la température douce (20°) et des cohortes de touristes en profitent pour prendre un avant-goût du printemps. Des bus de tour-opérateurs s’apprêtent à les déverser vers La Marsa, Carthage, ou à prendre l’autoroute qui mène à Hammamet, Sousse et Monastir, les grandes cités balnéaires de la côte sahélienne.

Fin de matinée, un kiosque à journaux au coin de la longue et célèbre avenue Bourguiba. Aucun des cinq titres en langue française – Le Temps, La Presse, Le Renouveau, Le Quotidien et Tunis l’Hebdo – ne traite ni de l’histoire de Mohamed Bouazizi, ni des premiers soulèvements qui se sont multipliés entre le 19 et le 24 décembre dans les villes voisines de Sidi Bouzid. Les « Unes » des quatre journaux, comme celles de ceux en langue arabe, sont invariablement consacrées aux mesures d’application du programme de « développement régional » décidé le 15 décembre 2010 par le président Ben Ali.

voir la suite sur le blog d’ Olivier Piot

Tunisie : mots et maux de l’information en continu

Publié le 17 janvier 2011 par Julien Salingue, Ugo Palheta

Il est évidemment difficile d’informer sur un événement aussi imprévisible, dans son surgissement, que le soulèvement d’un peuple. Qui pouvait prévoir qu’en 2011 le peuple tunisien, au prix d’un mois de luttes et après avoir subi la répression de la police de Ben Ali, parviendrait à contraindre ce dernier à l’exil ? Le sens et la portée des événements ne sont pas immédiatement perceptibles. Au risque que le journalisme soit inévitablement pris en défaut. Mais…

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Mais le traitement médiatique de la mobilisation populaire tunisienne, et de sa radicalisation depuis une dizaine de jours, révèle des défaillances qui ne sont pas seulement imputables aux difficultés du journalisme aux prises avec l’événement inédit. Parmi ces défaillances : les mécanismes de « circulation circulaire de l’information », les effets d’une réactivité sous-informée, l’usage irréfléchi d’expressions passe-partout, le recours à des « experts » se prenant pour des devins ou encore l’omniprésence d’éditocrates disant tout et n’importe quoi sur à peu près tous les sujets.

Si on ne peut guère reprocher aux grands médias de n’avoir pas prédit ce soulèvement et ses effets, le délaissement structurel de l’information internationale par nombre d’entre eux n’est sans doute pas pour rien dans les approximations que l’on a pu relever ici ou là et dans la pauvreté uniforme des descriptions proposées de cette révolte sociale.

Il est vrai que ce traitement n’a pas été homogène, Libération n’ayant pas informé comme Le Figaro, ou Le Monde comme Le Point, et qu’il a par ailleurs évolué au fil des jours sous la pression du mouvement populaire. Contrairement, notamment, aux grandes chaînes de télévision, Libération et Le Monde n’ont pas découvert la nature du régime de Ben Ali au cours des dix derniers jours.

Il reste qu’une observation qui n’est en rien exhaustive permet de repérer, notamment sur les sites d’information en ligne et les chaînes d’information en continu, des figures redondantes de la langue de plomb journalistique et des approximations dont les effets sont loin d’être anecdotiques quant à la compréhension de la révolte du peuple tunisien.

Des « émeutes meurtrières » ?

Il suffit parfois d’un simple qualificatif répété partout pour imposer l’interprétation d’un événement. Avant que Ben Ali ne soit forcé de quitter la Tunisie, on a ainsi vu fleurir – quoique inégalement – dans à peu près tous les grands médias français les expressions d’« émeutes meurtrières » ou d’« émeutes sanglantes ».

Comme on le verra plus loin, les journaux se sont également appliqués à dresser le « bilan des violences ». Or sont-ce les émeutes qui sont « meurtrières » ou la répression assurée par la police d’un président régulièrement réélu avec au moins 90 % des voix ? Les morts et les blessés, le « sang », sont-ils imputables aux manifestations de rue ou au régime qui les écrase ? S’agit-il du « bilan » du mouvement de révolte ou de celui de la répression policière ?

En usant et abusant d’expressions aussi automatiques qu’elles sont contestables, une bonne partie des grands médias français prononçaient leur jugement, minimisant la répression d’un peuple en révolte par un régime dictatorial.

Or cet usage irréfléchi d’une expression impropre révèle, non pas (ou pas simplement) le conformisme des journalistes qui l’emploient, mais les mécanismes de production d’une information standardisée et les automatismes de pensée qu’ils induisent.

S’il est vain de chercher l’origine, c’est-à-dire le premier émetteur, de l’expression « émeutes meurtrières », on peut sans nul doute voir dans les dépêches de l’AFP un accélérateur de sa diffusion. La plupart des journaux imprimés ou télévisés, mais aussi des sites d’information sur Internet, ne font fréquemment que reprendre ces dépêches en les modifiant à la marge.

Ainsi, le 9 janvier, l’AFP publie une dépêche qui débute ainsi : « La révolte sans précédent que connaît la Tunisie depuis la mi-décembre contre le chômage a dégénéré ce week-end en émeutes sanglantes ».

L’ « information » se répand comme une traînée de poudre et, sans que personne ne se soit évidemment concerté, envahit la quasi-totalité des sites d’information. Quelques exemples…

– Sur le site du Parisien : « La révolte que connaît la Tunisie depuis le mois de décembre contre le chômage a dégénéré ce week-end en émeutes sanglantes ».

– Sur celui de La Voix du Nord : « La révolte sans précédent que connaît la Tunisie depuis la mi-décembre contre le chômage a dégénéré en émeutes sanglantes ».

– Sur celui de TF1 : « Jour après jour, le mouvement semble se radicaliser. La révolte sans précédent que connaît la Tunisie depuis la mi-décembre contre le chômage a dégénéré ce week-end en émeutes sanglantes ».

À être entonnée à l’unisson dans à peu près tous les grands médias, une idée n’en devient certainement pas plus vraie. Reste qu’elle acquiert par ce mouvement de diffusion généralisée une puissance qu’il est ensuite difficile de contester. En l’occurrence, parler d’ « émeutes meurtrières » revient à retourner les responsabilités, et en mettant ainsi la réalité cul par-dessus tête, les médias ne peuvent pas ne pas influer sur les jugements à l’égard de la mobilisation du peuple tunisien. Et si ce sont les émeutes qui sont « meurtrières », comment refuser à Ben Ali le droit de les réprimer ?

Libération et le Figaro : clarification et persévérations

La langue automatique persévère, même quand la clarté s’impose. Libération, le 11 janvier titre massivement et clairement : « Ben Ali réprime ».

Libération du 11 Janvier 2011

Mais le court texte placé sous le titre reprend l’expression « émeutes meurtrières », et le site du quotidien parle quant à lui de « manifestations mortelles ». Autre exemple de cette fluctuation dans l’emploi des termes : dans un article, paru le 12 janvier, intitulé « Le régime Ben Ali réprime, la rue tunisienne continue d’y croire », sont évoquées les « victimes des émeutes ». Là encore, victimes des « émeutes » ou de la répression du régime ? Les fluctuations du vocabulaire ne traduisent sans doute pas une hésitation dans l’interprétation des événements, mais elles l’induisent.

Dans la même veine, Le Figaro titre, en citant un manifestant : « Tunisie : "la police a ouvert le feu sur les manifestants" », et sous-titre, en copiant la dépêche de l’AFP : « La révolte sans précédent que connaît la Tunisie depuis la mi-décembre contre le chômage a dégénéré ce week-end en émeutes sanglantes ».

Les mêmes expressions toutes faites peuvent d’ailleurs resservir au mot près pour d’autres situations. Ainsi peut-on lire, sur le site de TF1, dans un article intitulé « Lent retour à la normale en Algérie après des violences meurtrières » : « Les Algériens ont commencé dimanche à reprendre une vie normale après un week-end d’émeutes meurtrières contre la vie chère ».

Le « bilan des violences »

Autre manière, sous couvert d’impartialité, d’effacer implicitement (et sans doute involontairement) la responsabilité de Ben Ali et des forces armées tunisiennes, de nombreux médias ont régulièrement proposé à leurs lecteurs ou auditeurs, durant la semaine précédent le départ de Ben Ali, un prétendu « bilan des violences ».

Là encore, c’est une dépêche de l’AFP qui est reprise par l’ensemble des grands médias. Intitulée « Tunisie : chaos à Kasserine, le bilan des violences s’alourdit », elle commence de la manière suivante : « Le bilan des troubles sociaux qui ébranlent la Tunisie depuis près d’un mois s’est alourdi à une cinquantaine de morts dans le centre du pays en trois jours, selon un responsable syndical qui a évoqué une situation de "chaos" mardi à Kasserine, principale ville du centre ». Plus loin seront évoquées des émeutes non plus « meurtrières » mais « sanglantes ». On retrouve ce thème du « bilan » sur de nombreux sites d’information :

– Sur le site du Nouvel Obs : « Les émeutes ont fait, selon les associations, plus de 50 tués ces trois derniers jours rien que dans cette ville du centre-ouest. [...] La situation était chaotique à Kasserine, chef lieu du centre-ouest de la Tunisie où des émeutes ont fait plus de 50 tués ces trois derniers jours ».

– Sur celui du Monde, dans un article intitulé « Le bilan des violences s’alourdit en Tunisie » : « Le bilan des émeutes dans tout le pays s’est encore alourdi. Après les violences du week-end dans des localités du centre-ouest du pays, le nombre de morts s’élève désormais à au moins trente-cinq ».

– Sur celui du Figaro, dans un article intitulé « Les violences en Tunisie ont fait au moins 35 morts » : « Ce bilan humain des émeutes durant le week-end est établi par la Fédération internationale des droits de l’homme à partir d’une liste nominative. Le bilan des violences en Tunisie ne cesse de s’alourdir. Pour l’heure, le nombre de morts dans les émeutes durant le week-end s’élève à au moins 35 ».

la suite sur l’excellent article d’Acrimed


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