AID Association initiatives dionysiennes
d’apres Ivan Illich, transmis par Marius

La contre-productivité

par Francesco Colonna Romano

vendredi 16 novembre 2007 par JMT

On a beau s’agiter et tenter de courir vite pour gagner du temps, on va généralement perdre par ailleurs plus de temps pour gagner les ressources financières nécessaires. Y-a-t-il un "rendement décroissant" de l’activité humaine globale de chaque individu, et notamment des classes intermédiaires. Y-a-t-il de puissantes rétroactions dans les systèmes compliqués qui annihilent tous les efforts pour les rendre plus performants ?

La contre-productivité

Je vais exposer ici des idées d’Ivan Illich que j’ai lues dans des ouvrages de Jean-Pierre Dupuy, notamment "La trahison de l’opulence".

Deux manières de produire

Il y a deux manières de produire une valeur (santé, éducation, déplacement, objet de consommation) : le mode autonome, qui fait appel aux capacités et énergie individuelles, et le mode hétéronome, qui correspond à une production externe, industrielle, par un procédé dont la maîtrise complète échappe à l’individu.

Par exemple, on peut être en bonne santé en gardant une bonne hygiène de vie, ou en faisant appel à de la médecine institutionnalisée. On peut se déplacer en utilisant sa propre énergie pour marcher ou faire du vélo, ou alors utiliser la voiture ou l’avion. On peut vivre dans un environnement non pollué, ou compenser la pollution par des dispositifs tels que la climatisation.

Ces deux modes de productions sont nécessaires, l’hétéronomie servant à enrichir les capacités autonomes de l’individu, qui restent tout de même le but de l’humanité.

Or, le développement excessif du mode de production hétéronome peut entraîner une dégradation des capacités autonomes de l’individu : par exemple, le développement des transports provoque un éclatement de l’espace qui fait obstacle au déplacement à pieds.

Cette dégradation des capacités autonomes provoque alors une demande accrue de substituts (qui ne compenseront pas cependant le dommage subi) de type hétéronome, c’est-à-dire plus de transports, plus de consommation. Ce surcroît d’hétéronomie va attaquer encore plus l’autonomie, et on tombe là dans un cercle vicieux qu’Illich appelle contre-productivité.

Je vais maintenant donner des exemples :

1) la contre-productivité des transports

par un calcul de J.P Dupuy que je trouve très éclairant

Les français consacrent en moyenne 4h par jour à leur voiture (entre temps passé dedans pour se déplacer, et temps passé à travailler pour payer voiture et essence). Or ils parcourent en moyenne 28 km par jour (y compris la distance parcourue pour se rendre en vacances à l’autre bout de la France). Distance divisée par Temps mobilisé pour la parcourir, on trouve 7km/h. Cela veut dire que si tous les français renonçaient à leur voiture et se déplaçaient uniquement à vélo, ils gagneraient énormément de temps, et ils iraient plus vite.... Ceci montre à quel point les transports finissent par réaliser le contraire de ce pour quoi ils ont été conçus : ils ralentissent, et en plus ils arrachent l’individu de son contexte spatial, où il pouvait se déplacer librement. De même, les transports de plus en plus rapides ont favorisé la création de villes-dortoir et de banlieues généralisées, où il n’y a plus rien, ni vie, ni commerce, puisque les gens vivent, sortent et travaillent ailleurs. Or, la solution la plus communément proposée pour résoudre ce problème, c’est de construire des transports de plus en plus rapides et moins polluants, en oubliant que ceux-ci aboutiront à une nouvelle organisation de l’espace, augmentant encore les distances que les gens devront parcourir. C’est l’exemple parfait de la contre-productivité.

2) la contre-productivité du travail

Au départ, le travail servait comme moyen pour assurer aux hommes des conditions d’existence satisfaisantes (et autonomes). Or aujourd’hui, il devient une fin en soi : on fait travailler les gens pour les occuper, même si leur emploi ne sert absolument à rien. Et plus on rentre dans cette logique, plus cela paraît intolérable de ne pas travailler. Je rappelle aussi que le travail n’a pas vraiment progressé, puisqu’en fait il y a aujourd’hui de plus en plus de travail non qualifié et répétitif (la chasse, la cueillette, l’agriculture, l’artisanat demandent plus de compétences que le fait de taper des factures sur un ordinateur. Le problème est que ce travail de plus en plus répétitif paraît de plus en plus intolérable, et donc que seule une récompense de plus en plus grande pourra nous le faire supporter. D’où la nécessité de la croissance économique (dont je reparlerai) qui s’accompagne d’une plus grande charge de travail, encore plus aliénant. Je reviendrai sur le sens du travail dans les paragraphes qui suivent.

3) la contre-productivité de la médecine

Comme je l’ai précisé plus haut, la manière autonome d’être en bonne santé c’est d’avoir une bonne hygiène de vie, que la médecine (hétéronome) viendrait compléter si nécessaire. Or, aujourd’hui les modes de vie sont devenus absolument inacceptables par notre organisme (stress, pas de temps de convalescence, nécessité d’être toujours performants, rythmes frénétiques...), si bien que les capacités autonomes sont atteintes. La médecine devient alors le moyen par lequel la société peut maintenir les gens dans le système, en acceptant de déguiser le malaise de notre organisme qui rejette ce pour quoi il n’est pas fait, en maladie.

Ainsi, on entend souvent que 75% des maladies sont simplement liées à notre mode de vie (psychosomatiques). Elles n’existeraient plus si on vivait dans un autre système. Ces maladies que nous provoquons nous-mêmes sont d’ailleurs bien plus meurtrière que les cas bien rares où les progrès éclatants de la médecine se révèlent fondamentaux : pour un homme sauvé par une greffe d’organe, combien en tuons-nous sur la route, par l’alcool et le tabac (cancers, crises cardiaques...) ou simplement les déséquilibres alimentaires et le stress ?

J’ai trouvé un jour une statistique intéressante : une augmentation de 10% des frais médicaux dans une région de France a augmenté l’espérance de vie de 2 ou 3 mois, alors que la diminution de 5% de la consommation d’alcool a augmenté cette même espérance de 6 mois.

Or aujourd’hui on assimile progrès de la santé et augmentation des dépenses médicales, qui en effet n’ont fait que monter exponentiellement dans les 50 dernières années. Or, j’ai appris lors d’un stage à l’INED (institut démographique) que si l’espérance de vie a bien augmenté, l’espérance de vie en bonne santé (et indépendante) a elle très peu varié.

Je rappelle aussi, qu’il peut paraître curieux de sacrifier des années de jeunesse pour travailler et payer les soins qui nous maintiendront en vie un an de plus entre 82 et 83 ans.

Enfin, on pourrait aussi parler ici des méfaits des antidépresseurs (la prozac-génération) que j’ai pour l’instant eu la chance de ne pas voir en action dans mon entourage. On pourrait aussi parler du fait que nous sommes en train de vouloir nier la mort et la maladie, en les rendant totalement inacceptables et en laissant supposer qu’on les vaincra un jour.

Voilà donc plein d’idées en vrac, il pourrait y en avoir bien plus, pour montrer que certains progrès ne vont pas de soi. Bien sûr, c’est très facile de démolir ces points de vue en les caricaturant pour les assimiler à un refus total du progrès médical, et en expliquant que nous vivons mieux qu’au moyen âge ou que dans certaines villes pauvres du Tiers Monde.

Pourtant, ce que je dis ici, c’est simplement qu’il faudrait faire des distinctions parmi tous les progrès : il y a ceux qui permettent à moindre coût d’améliorer nos capacités autonomes comme : savoir qu’il vaut mieux travailler en milieux stérile en cas de blessure ouverte, accouchement ou opération chirurgicale, réparer des fractures, l’utilisation de médicaments de base, les techniques de réanimation, les opérations "simples" (appendicite...).

Il y a cependant des progrès plus discutables, étant donné le coût (non seulement financier) pour nous : était-ce vraiment dangereux d’accoucher à la maison ? Où est-ce vraiment souhaitable de retenir quelqu’un qui souhaite partir naturellement, pour ensuite se poser des questions sur la nécessité de le débrancher ensuite ? (au fait, je pense que celui de l’euthanasie est encore un problème mal posé, il ne faudrait pas en arriver là, mais j’expliquerai ça une autre fois).

Ainsi, et ça a même été démontré par des modèles économiques (cf. le paradoxe de Hirschleifer), cela peut être mieux pour tous de vivre dans une société où on a un certain retard technologique, même si chacun dans le nouveau monde a la possibilité de ne pas profiter de l’innovation...

4) la contre productivité de l’éducation

Je ne m’attarderai pas là-dessus, j’ai fait un résumé du bouquin d’Illich Une société sans école. Il s’agit ici juste de souligner que parfois l’allongement des études et le développement de l’apprentissage institutionnalisé conduit à une dévalorisation de l’apprentissage autonome, celui de la vie (on remarquera à ce titre la baisse des savoir-faire artisanaux et de la qualité des produits manufacturés) et la démission de certains acteurs fondamentaux (les familles).

5) la contre productivité de l’alimentation

Là aussi, il s’agit juste de souligner que l’apparition d’une production trop hétéronome conduit à de nouveaux dangers alimentaires (il suffit de penser à tous les scandales récents) et à une baisse de qualité, alors même que nous sommes dans nos pays dans un système de surproduction.

Conclusion

J’ai essayé ici de montrer une explication que je trouve très puissante de nombreux effets pervers que l’on trouve dans les grands systèmes : les activités des hommes finissent par aboutir au résultat contraire que celui pour lequel elles ont été conçues.

On voit ici la perversité de ce mécanisme : la seule solution qui se présente le plus souvent c’est celle qui aggrave les choses, puisqu’on essaie de compenser le mal en s’enfonçant encore plus dans celui-ci.

Ce n’est pourtant que la prise de conscience de ces boucles de contre-productivité qui nous permettra éventuellement d’en sortir

in http://www.eleves.ens.fr/home/colonna/index.html


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